«Dans l'envers du décor»: la scénographe Geneviève Lizotte | Bible urbaine

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«Dans l’envers du décor»: la scénographe Geneviève Lizotte

«Dans l’envers du décor»: la scénographe Geneviève Lizotte

Être en recherche continuelle et portée par de belles rencontres

Publié le 5 décembre 2019 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : Julie Artacho

Chaque mois, Bible urbaine s’entretient avec un artiste-concepteur du milieu théâtral afin d’en connaître davantage sur les métiers de l'ombre nécessaires à la présentation d’une pièce de théâtre. On souhaite ainsi mettre en lumière le quotidien de ces artistes qui oeuvrent avec passion dans l’envers du décor, et aussi faire découvrir ce qui fait l’unicité de leur travail. Ce mois-ci, on a poussé la curiosité jusqu’à interviewer la scénographe Geneviève Lizotte.

Geneviève, on aimerait que tu nous racontes comment tu as eu l’appel de la scénographie; comment est-elle arrivée dans ta vie?

«Je viens d’une famille qui n’est pas nécessairement dans le domaine des arts, c’est pourquoi je n’avais pas eu accès à beaucoup de théâtres dans ma jeunesse ou dans mon adolescence. Mais j’allais dans un couvent où il y avait, par chance, une super bonne conseillère en orientation. Moi, je savais que je voulais absolument faire des arts, mais j’hésitais à savoir si j’allais en littérature, en musique, en mode, en architecture, en dessin; tout ça m’intéressait, et je me demandais vraiment laquelle de ces branches-là choisir. C’est cette conseillère-là qui m’a fait découvrir qu’en production théâtrale, je devrais lire des textes d’auteurs, qu’il y aurait une partie musicale sur les spectacles, qu’il y aurait de la mode en touchant aux costumes, et qu’il y aurait de l’architecture dans la scénographie, donc tout ça m’a semblé vraiment logique.»

«Je me suis préparée pour l’audition et je n’avais jamais lu de pièces de théâtre auparavant, mais lors de l’audition, ils nous demandaient de décrire ce qu’on avait apprécié de la dernière production théâtrale qu’on avait vue. Donc, je me suis empressée d’aller voir un spectacle, et je suis tombée sur L’Hiver/Winterland de Carbone 14 avec Gilles Maheu, qui était vraiment une proposition complètement éclatée. Je me rappelle très bien, malgré mes 16 ans et mon manque de culture théâtrale, m’être dit: Ça peut aussi être ça, le théâtre! Ce n’était vraiment pas un spectacle classique; c’était à mi-chemin entre la danse contemporaine et le théâtre, et j’avais adoré ça. J’étais déjà certaine que c’était ça que je voulais faire; j’avais vraiment eu un coup de cœur.»

«L’Idiot» au TNM. Scénographie de Geneviève Lizotte. Photo: Yves Renaud.

En tant que scénographe, est-ce que tu façonnes une proposition seulement à partir du texte ou il s’agit toujours d’un travail d’équipe avec les autres créateurs et le metteur en scène?

«Pour moi, c’est un travail d’équipe; c’est même la raison principale pour laquelle j’adore mon métier. Je pense que la communication entre tous les départements, le fait de réfléchir aux idées ensemble, c’est la principale source d’inspiration pour tous. Il y a beaucoup de choses qui se produisent de la rencontre entre ces gens-là. C’est comme une recette: un spectacle est composé de tous les ingrédients qu’il y a autour d’une table; c’est comme ça qu’on arrive à un résultat et qu’on découvre, soi-même, tout au long de son parcours, des avenues que l’on n’aurait pas pu proposer seul.»

«Bien sûr, le texte inspire une première proposition, une première impression; ça nous imprègne dès le départ. Parfois, ça reste, mais d’autres fois, ça bifurque vers autre chose, surtout au contact du metteur en scène et du reste de l’équipe. Donc, c’est certain qu’on part du texte, mais je ne ferme pas les choses avant de rencontrer mon équipe. Même que j’aime arriver avec trois ou quatre propositions qui vont dans des sens assez différents, surtout quand je travaille avec quelqu’un que je connais moins, comme ça, j’ai des réactions, et ça me permet de m’orienter ou de comprendre vers quel type de scénographie, vers quel type de spectacle, ou vers quel type de langage esthétique on va aller. Souvent, je préfère avoir plusieurs propositions qu’une seule, pour faire parler les autres, les inciter à se commettre, et les stimuler eux-mêmes.»

«Robin et Marion» au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Scénographie de Geneviève Lizotte. Photo: Valérie Remise.

Comment conçois-tu tes scénographies et par quoi te laisses-tu inspirer pour ton travail?

«C’est sûr que je pars du texte; c’est vraiment important pour moi d’avoir une première impression de l’univers. Bien sûr, je vais aussi écouter mon metteur en scène et l’équipe autour de moi. Mais après, j’ai aussi la donnée de la salle à considérer; c’est-à-dire que, pour moi, l’architecture de la salle – ce qu’elle dégage sur nous comme spectateur et aussi ses angles de vue – est vraiment déterminante dans ce que je vais proposer comme type de scénographie. Je pense que l’architecte a fait une partie de mon travail: il détermine où sont positionnés les gens dans la salle, quel regard on va avoir sur cet espace-là, est-ce qu’il y a un cadre de scène, est-ce qu’on est dans un studio modulable, est-ce qu’on décide où les gens sont assis, comment est-ce qu’on aborde le rapport scène-salle? Ça dit beaucoup de choses, tout ça; ce sont des choses qui sont peut-être moins visibles, mais qui sont très puissantes, selon moi.»

«Donc, je pars beaucoup des lieux dans lesquels on va produire le spectacle. Parfois, je vais dans le même sens que la salle, et d’autres fois, j’ai envie de la contredire. La salle, pour moi, est une inspiration, notamment parce que je suis passionnée d’architecture. Pour moi, la scénographie, c’est vraiment le graphique de l’espace, et c’est ça l’étymologie du mot: graphique de la scène. Ça va au-delà du décor, simplement. Selon moi, la façon dont l’espace va être découpé, la façon dont on va positionner les éléments – est-ce que c’est vertical ou horizontal? Est-ce qu’on va laisser du vide entre les éléments? –, ça parle beaucoup aussi. Je me pose ces questions-là en premier, en lien avec les rapports entre la scène et la salle, puis entre les éléments sur la scène, et ensuite j’habille le tout avec des matériaux, des couleurs, des fondus, bref, une esthétique.»

«Les salles provoquent déjà quelque chose et je pense qu’il faut le magnifier et aller dans le même sens. Mais il y a quand même un côté technique: pour moi, la différence entre le cinéma et le théâtre, c’est qu’au cinéma, il n’y a qu’un seul point de vue, celui de l’objectif, de la caméra. Alors qu’au théâtre, il y a autant de points de vue qu’il y a de spectateurs dans la salle, à savoir que chaque personne, assise dans son banc, a un point de vue sur la scène. Pour moi, c’est très important de considérer tous les angles, pour que chacun reçoive un spectacle qui est peut-être différent, mais qui a du sens, qui est intéressant, et qui répond à un besoin de dynamisme sur scène.»

«Oxygène» au Théâtre Prospero. Scénographie de Geneviève Lizotte. Photo: Matthew Fournier.

À quoi ressemble une journée typique pour toi en tant que scénographe? Fais-nous un petit récit des grandes lignes pour que l’on comprenne bien ton quotidien!

«Ce que j’aime de mon métier, c’est qu’il n’y a pas vraiment de journée typique. Chaque journée a ses particularités, selon les projets sur lesquels on travaille. J’ai quand même des tâches qui reviennent souvent, comme la recherche d’images: j’essaie de me tenir à jour sur ce qu’il se fait partout dans le monde, en lisant, en étant à l’écoute, en suivant dans le temps le travail d’artistes que je trouve intéressants, afin d’avoir en banque un univers de spectacles qui m’ont marquée. Je vais aussi faire de l’exploration d’espaces et de volumes, souvent en maquettes 3D, sinon en dessin. Je passe aussi beaucoup de temps à faire du dessin sur un logiciel 3D pour encore une fois bien prendre connaissance et comprendre les paramètres des salles, l’angle qu’on va avoir sur les objets, etc. Je passe donc un temps considérable à faire ça.»

«Pour le reste, j’ai des rencontres avec les équipes, pour qu’on se mette à jour, pour qu’on assiste aux répétitions, aux enchaînements dans le décor, aux montages, etc. Il y a aussi de la recherche de matériaux, qui sont quand même importants. Je trouve qu’aujourd’hui on a la chance d’avoir de plus en plus de matériaux dédiés à la scène qui nous sont proposés, donc j’essaie d’aller à la rencontre de ces ateliers-là, qui nous proposent de nouveaux tissus, de nouveaux projecteurs, ou encore de nouveaux écrans DEL, par exemple, et de faire des tests avec ce qui arrive sur le marché, pour pouvoir les utiliser de façon créative. Je pense qu’il faut toujours être en recherche, parce qu’on fait beaucoup de productions par année, donc on ne peut pas simplement rester là avec ce qu’on sait, et se répéter: il faut essayer d’aller chercher ailleurs

«Avant la retraite» au Théâtre Prospero. Scénographie de Geneviève Lizotte. Photo: Matthew Fournier.

Quels ont été tes plus grands défis à relever en carrière? 

«Pour moi, c’est la gestion du temps. Le temps est de plus en plus réduit pour la création de chaque production, alors ça entraîne un rythme assez effréné. Moi, je n’ai pas le choix de faire plusieurs productions par année afin d’arriver à faire ma place, mais aussi d’en vivre, c’est pourquoi les productions se chevauchent souvent, et il faut apprendre à organiser les horaires, à se concentrer et à se dévouer à chaque projet l’un après l’autre.»

«Pour passer d’un projet du Cirque du Soleil dans un aréna – un projet à grand déploiement avec une grosse équipe – à un projet théâtral à la Salle Jean-Claude-Germain avec une toute petite équipe, et dans un style complètement différent, en passant par la direction artistique d’un projet en cinéma ou par la danse contemporaine, comme je le fais, il faut être bien préparé mentalement. Je trouve ça très riche, et je considère que j’ai beaucoup de chance de pouvoir me promener dans différents milieux, parce que j’apprends énormément, mais c’est aussi un défi de combiner tout ça, car chaque projet a son rythme propre. C’est beaucoup de gestion, et ce n’est pas quelque chose que j’ai naturellement.»

«Oh les beaux jours» au Théâtre ESPACE GO. Décors de Geneviève Lizotte. Photo: Marlène Gélineau Payette.

«Un autre défi rencontré a été un projet que j’ai fait en Arabie Saoudite avec le Cirque du Soleil il y a deux ans. Je me suis questionnée sur ce que ça représentait pour moi d’accepter d’aller travailler là-bas. Une fois là, il y a bien sûr le travail à 45 degrés Celsius, mais aussi le fait de devoir s’adresser à un groupe d’hommes, qui sont les décideurs dans cette société-là, et de leur présenter un projet en tant que scénographe: allaient-ils accepter que je prenne la parole? J’avais beaucoup d’appréhension, et ça a été une expérience assez troublante, mais finalement très intéressante et enrichissante aussi. Ne serait-ce que pour le sourire que j’ai vu sur la figure des gens qui étaient dans la salle ce soir-là, pour l’euphorie qu’ils avaient à non seulement voir un spectacle artistique, mais aussi d’être assis dans des gradins de manière mixte pour la première fois dans l’histoire du pays, j’étais super heureuse d’avoir pu participer à ce projet-là!»

Est-ce qu’il y a une ou quelques productions sur lesquelles tu as travaillé dont tu es particulièrement fière ou qui t’ont particulièrement marquée?

«Pour moi, les productions marquantes ne sont pas nécessairement les scénographies à grand déploiement, ce sont plutôt celles liées à de belles rencontres. La première production qui me vient en tête, c’est Le malade imaginaire de Molière, qui était ma première fois au TNM. J’avais 23 ans, et j’ai travaillé avec Carl Béchard, qui était à la mise en scène. Ensuite, on a fait une quinzaine de spectacles ensemble, donc pour moi, ça a été un début vraiment important, qui m’a permis de rencontrer un groupe d’une autre génération qui m’a beaucoup appris.»

«Après, il y a eu Mutantès de Pierre Lapointe, qui est un ami, un collaborateur que j’adore, avec qui j’ai fait plusieurs spectacles, dans mes débuts et encore maintenant, de temps en temps. C’était un spectacle à grand déploiement, à la Salle Wilfrid-Pelletier, donc c’était pour moi un premier très grand plateau, et ça a été vraiment une super belle expérience. Je dirais que ma rencontre avec François Delisle a aussi été marquante; c’est un réalisateur de cinéma que je respecte énormément et qui m’a offert ma première direction artistique pour un long-métrage – on a fait cinq films ensemble, maintenant.»

«Mutantès» de Pierre Lapointe. Scénographie de Geneviève Lizotte. Photo: Martin Labrecque.

«Il y a aussi eu ma rencontre avec Catherine Vidal, avec qui j’accumule aussi les collaborations. On a fait L’Idiot, Robin et Marion, Des couteaux dans les poules, Avant la retraite; ce sont tous des spectacles que j’aime beaucoup, parce que je trouve que c’est quelqu’un d’un grand talent. J’ai aussi travaillé sur un spectacle qui s’appelle Oxygène avec Christian Lapointe, et pour moi ça a été une vraie belle opportunité créative, où on a réussi à renverser le rapport scène-salle et à traiter ça complètement autrement, en enlevant tous les bancs dans le Théâtre Prospero et en montant à l’intérieur de la salle une tente de mariage en plastique blanc, avec des chaises de mariage en plastique louées, et un bar à l’intérieur, où on commandait des shots de vodka et des chips. J’ai beaucoup aimé le côté permissif de ce projet-là, et Christian Lapointe, qui a embrassé la proposition complètement.»

«Ma rencontre avec André Brassard sur Oh les beaux jours a été aussi vraiment marquante, parce qu’André Brassard, c’est un grand. Je suis vraiment touchée d’avoir eu l’occasion de travailler ce beau texte-là avec lui. C’est sûr que mes collaborations avec le Cirque du Soleil sont aussi des belles rencontres, notamment le projet Reflekt, qui m’a marquée et qui m’a permis d’apprendre énormément.»

«Des couteaux dans les poules» au Théâtre Prospero. Scénographie de Geneviève Lizotte. Photo: Monic Richard.

Qu’est-ce ce qui fait ta particularité comme scénographe, selon toi, et qui fait que ta signature visuelle est reconnaissable?

«J’essaie de plonger dans l’univers de chaque production en oubliant mes propres préférences esthétiques. Je me dis que, de toute façon, elles sont toujours là en filigrane. Elles doivent ressortir d’une façon ou d’une autre, alors j’essaie de ne pas trop me soucier d’avoir une signature personnelle: je préfère essayer de travailler avec l’équipe, avec le contexte, avec le texte et le ou la metteur.e en scène, pour faire ressortir l’unicité de chaque proposition. Je me dis que s’il y a en plus une signature personnelle qui se dégage de ça, tant mieux, mais je ne pourrais pas dire c’est laquelle. Mon but, c’est vraiment de donner une lumière particulière à chaque production.»

«Évidemment, il y a certaines productions où c’est plus facile pour moi, parce que ça m’amène dans une esthétique ou un univers que j’ai le sentiment de maîtriser davantage, mais ça ne veut pas dire pour autant que c’est là où j’obtiendrai le meilleur résultat. Parfois, être poussée dans ses retranchements ou dans une proposition que je maîtrise un peu moins, ça peut me mener à de belles surprises, donc je ne me pose pas de limites; j’essaie de plonger et d’aller à fond dans chaque projet.»

«Éden» au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Scénographie de Geneviève Lizotte. Photo: Valérie Remise.

Dans quel(s) projet(s) pourrons-nous voir ton travail prochainement, si ce n’est pas un secret d’État?

«Tout récemment, il y avait Les amoureux au Théâtre Denise-Pelletier, dans une mise en scène de Catherine Vidal, et jusqu’au 11 décembre, on peut voir mon travail dans Éden, à la Salle Jean-Claude-Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Encore en décembre, il y a Axel du Cirque du Soleil au Centre Bell, et je suis aussi aux États-Unis, ces temps-ci, avec le Cirque, pour un spectacle de Noël qui s’appelle ‘Twas the night before…»

«En 2020, j’aurai un spectacle qui s’en va en tournée européenne, avec Christian Lapointe et Nadia Ross, et qui s’appelle P.O.R.N.. Finalement, je ne peux pas en dire trop, mais je suis en ce moment en travail pour une collaboration avec Robert Lepage!»

Pour lire nos précédentes chroniques «Dans l’envers du décor», c’est par ici!

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