«Dans l’envers du décor»: Renée April, costumière et dessinatrice | Bible urbaine

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«Dans l’envers du décor»: Renée April, costumière et dessinatrice

«Dans l’envers du décor»: Renée April, costumière et dessinatrice

Un travail essentiel dans le monde du cinéma et du théâtre

Publié le 6 octobre 2020 par Vincent Gauthier

Crédit photo : Renée April

Chaque mois, Bible urbaine s’entretient avec un artiste-concepteur du milieu théâtral ou du cinéma afin d’en connaître davantage sur les métiers de l'ombre nécessaires à la présentation d’une pièce de théâtre ou d'une oeuvre cinématographique. On souhaite ainsi mettre en lumière le quotidien de ces artistes qui œuvrent avec passion dans l’envers du décor, et aussi faire découvrir ce qui fait l’unicité de leur travail. Aujourd’hui, on a poussé la curiosité en interviewant la costumière Renée April, qui a travaillé autant sur de grandes productions hollywoodiennes que sur des petites pièces de théâtre locales.

Renée, on aimerait que tu nous racontes comment tu as eu l’appel pour la conception de costumes pour le cinéma et pour le théâtre; comment est-elle arrivée dans ta vie?

«À 17 ans, j’ai fait mon entrée à l’École de théâtre professionnel du Collège Lionel-Groulx à Sainte-Thérèse en interprétation. Après 6 mois, j’ai réalisé que j’étais tout le temps derrière, avec le monde du décor et des costumes. Alors, j’ai décidé de changer de programme et j’ai gradué en décors et costumes. Après, comme beaucoup d’étudiants, j’avais hâte d’entrer sur le marché du travail, c’est pourquoi j’ai dit oui à n’importe quelle opportunité! Je faisais des accessoires, de la peinture de décor, etc.»

«Finalement, j’ai travaillé pour François Laplante, qui avait un atelier avec François Barbeau sur divers projets. Ensuite, j’ai eu un appel pour être habilleuse personnelle pour l’acteur Donald Sutherland, et ça l’a été mon introduction sur les plateaux de tournage. C’était vraiment une suite de hasards pour moi. J’ai eu la chance de faire plusieurs tâches diversifiées, habilleuse, assistante, j’ai aussi passé en revue toutes les petites jobs avant de dessiner, mais j’ai compris très vite que c’était vraiment ce que je voulais faire.»

Comment conçois-tu tes costumes et par quoi te laisses-tu inspirer dans le cadre de ton travail?

«Quand je lis un scénario, je me fais des images et je me raconte des histoires qui ne sont pas nécessairement dans ce dernier, comme ce que les personnages ont fait avant, d’où ils proviennent, etc. Alors, souvent, je monte un livre avec des images, des œuvres d’art, des textures comme du ciment, de la rouille, tout ce que le projet m’inspire, et ce livre devient rapidement ma charte de couleurs. C’est à ce moment-là qu’une direction s’impose naturellement. Ensuite, quand on parle avec le réalisateur, tout se précise de plus en plus et on s’assure d’aller dans la même direction ensemble.»

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© Rex Features

En tant que costumière, est-ce que ton approche change selon le type de production? Quelles sont les grandes différences entre travailler pour une production cinématographique et une production théâtrale?

«C’est certain que l’approche change beaucoup! Tu ne peux pas approcher un film à 200 millions comme tu approches un film à 10 millions! Aussi, quand tu travailles dans d’autres pays, il faut que tu t’adaptes vraiment sérieusement, parce qu’on ne travaille pas de la même façon à Londres, en Chine ou au Japon comme on travaille à Montréal. Ça prend donc une grande dose d’ouverture et d’adaptation.»

«Quand c’est une grosse production, il faut beaucoup cuisiner. Tout est plus compliqué parce que tu as souvent trois équipes, souvent beaucoup de cascadeurs et d’extras, et tu dois voyager beaucoup pour aller voir les acteurs, parce que ce sont de gros noms. Il faut donc être plus en contrôle de son équipe. Une plus petite production, ça peut être un peu plus poétique et plus simple! J’aime vraiment faire les deux.»

«Pour ce qui est du cinéma versus le théâtre, les approches sont complètement différentes. Au cinéma, il y a plein de zoom et de close-up, tandis qu’au théâtre il y a une certaine distance, c’est la raison pour laquelle la conception du costume va être vraiment différente. Aussi, au théâtre, il y a toujours l’opportunité d’aller plus loin, puisqu’il y a toujours un rapport au réalisme plus présent que le faux réalisme du cinéma, ce qui permet donc d’aller plus en profondeur dans l’élaboration et dans la conception.»

À quoi ressemble une journée typique pour toi en tant que costumière? Peux-tu nous faire un petit récit des grandes lignes pour que l’on comprenne bien ton quotidien!

«On pense que toutes les journées vont être différentes, mais finalement, chaque expérience finit par se ressembler! En préparation, je fais le budget, le découpage, qui est une longue affaire, je monte une équipe et je rencontre beaucoup de personnes.»

«Sur un plateau, j’arrive toujours tôt, surtout quand il s’agit de nouveaux costumes. Même si on les a essayés et testés, il peut toujours arriver quelque chose, c’est pourquoi il faut qu’on soit présent pour toute éventualité. On habille les acteurs, on fait des touch-ups, et après je retourne à l’atelier et je dessine les autres costumes à venir. Je dois d’ailleurs aller faire des courses régulièrement pour la confection! Aussi, je m’entretiens avec toutes les membres de l’équipe pour savoir où tout le monde est rendu dans son travail, et je retourne ensuite sur le plateau si la production décide de filmer une nouvelle scène.»

«Ce sont de longues journées et c’est assez dur physiquement. En tant que dessinateur, on travaille souvent 6 à 7 jours par semaine, souvent 15 heures par jour, alors il faut être en forme! Mais surtout, il faut avoir une bonne équipe qu’on aime. J’ai la chance d’avoir une assistante depuis plus de 25 ans et je l’adore! On se comprend et on se complète très bien.»

On sait que tu as travaillé à plusieurs reprises avec Denis Villeneuve sur de grosses productions hollywoodiennes comme Prisoners, Sicario et Blade Runner 2049. Peux-tu nous parler des défis que tu as eu à relever dans le cadre de ces grandes productions?

«C’est vraiment le fun, parce qu’avec Denis, on a commencé ensemble avec des petits films, et après, les autres étaient toujours de plus en plus gros, donc l’évolution a été naturelle. J’adore Denis Villeneuve. C’est vraiment mon réalisateur préféré. Est-ce que c’est parce qu’on parle les deux français et que nous avons les mêmes repères? C’est sûr que ça aide, mais il est vraiment exceptionnel. C’est rendu un ami et on se comprend bien quand on travaille ensemble. Ça se fait toujours facilement. Denis réagit à ce qu’il voit, quand j’amène des dessins et des costumes, sa réponse est toujours claire, et en général on va toujours dans la même direction. C’est toujours facile même si tout le monde travaille très fort.»

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© Rex Features

Est-ce qu’il y a une ou quelques autres productions sur lesquelles tu as travaillé dont tu es particulièrement fier ou qui t’ont particulièrement marqué?

«Je pense toujours en premier au film Le Violon rouge de François Girard, parce qu’on avait vraiment une petite équipe et on avait voyagé dans cinq pays différents ensemble. C’était une expérience très intense! C’est là que j’ai appris le plus à me débrouiller, et étant donné qu’on n’avait vraiment pas beaucoup d’argent, je trouve que le résultat est assez extraordinaire!»

Qu’est-ce ce qui fait ta particularité comme costumière, selon toi, et qui fait que ta signature visuelle est reconnaissable?

«Je ne pense pas que je possède une signature visuelle! Je ne complique pas les affaires inutilement. J’aime en général les silhouettes plus pures, plus simples, qui habillent bien l’acteur.»

«Je travaille plus comme un psychologue que comme un peintre, dans le sens où, ce qui est le plus important pour moi, c’est que le personnage soit crédible. Et si ça veut dire qu’il doit porter seulement un chandail blanc eh bien, tu l’habilles avec seulement un chandail blanc. Il faut être humble, il faut faire ce que l’histoire demande. Je suis au service de l’histoire, je ne suis pas une artiste dans mon studio qui fait ses propres tableaux.»

«Ça va sans doute paraître étrange, mais je pense que ma signature, c’est d’être fine! Je ne fais pas de crise, je m’entends toujours bien avec les équipes et avec les acteurs. J’ai un énorme respect pour tout le monde. Ils savent qu’il n’y aura jamais de problèmes ni de drames. J’ai connu des artistes qui étaient brillants, vraiment, peut-être même meilleurs que moi, mais ils étaient impossibles à vivre, et alors là, ça ne sert à rien. C’est un travail d’équipe avant tout.»

Dans quel(s) projet(s) pourrons-nous voir ton travail prochainement, si ce n’est pas un secret d’État?

«À cause de la pandémie, j’ai un projet en Europe qui est toujours en arrêt et j’en avais un autre à Vancouver qui est tombé à l’eau. Il y a beaucoup d’incertitudes dans le monde du cinéma et du théâtre.»

«En ce moment, je suis en vacances et j’en profite! J’ai plusieurs offres, mais c’est toujours ailleurs, partout dans le monde, et avec la crise actuelle, je ne trouve pas que c’est la meilleure des idées d’aller voyager dans d’autres pays. J’ai dit à mon agent que, cette année, je ne travaillais pas! Je suis en campagne, je regarde le fleuve, et ça fait vraiment du bien!»

Pour lire nos précédentes chroniques «Dans l’envers du décor»c’est par ici!

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