«Dans l'envers du décor»: Sylvie Rolland Provost, conceptrice de maquillages et de coiffures | Bible urbaine

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«Dans l’envers du décor»: Sylvie Rolland Provost, conceptrice de maquillages et de coiffures

«Dans l’envers du décor»: Sylvie Rolland Provost, conceptrice de maquillages et de coiffures

Magnifier et rendre les comédiens lumineux

Publié le 30 septembre 2019 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : Martine Doucet

Chaque mois, Bible urbaine s’entretient avec un artiste-concepteur du milieu théâtral afin d’en connaître davantage sur les métiers de l'ombre nécessaires à la présentation d’une pièce de théâtre. On souhaite ainsi mettre en lumière le quotidien de ces artistes qui oeuvrent avec passion dans l’envers du décor, et aussi faire découvrir ce qui fait l’unicité de leur travail. Ce mois-ci, on a poussé la curiosité jusqu’à interviewer la conceptrice de maquillages et de coiffures Sylvie Rolland Provost.

Sylvie, on aimerait que tu nous racontes comment tu en es venue à faire du maquillage et de la coiffure pour le théâtre?

«Enfant, je passais tous mes temps libres à dessiner. Je dessinais surtout des visages. Avec le recul, je pense que ça vient en partie de là. Puis j’ai étudié au cégep en arts plastiques, mais j’aimais beaucoup de formes d’art: j’ai fait de la danse, j’ai fait du théâtre. J’ai fait ensuite mon baccalauréat en art dramatique (en jeu), mais je me suis quand même toujours intéressée à ce qu’il y avait derrière.»

«J’ai commencé à faire du maquillage avec un grand ami à moi, Angelo Barsetti (grand artiste maquilleur au théâtre, également peintre et photographe). Ça s’est fait naturellement. Parfois, je l’assistais, j’observais son travail. C’est aussi lui qui m’a appris à coiffer des perruques. Tranquillement, j’ai réalisé à quel point je me sentais à ma place et je n’ai plus jamais ressenti le besoin de jouer; c’était devenu un moyen d’expression qui me convenait bien.»

«Quand j’ai réalisé que je voulais faire ce métier (et aussi parce que je voulais travailler en cinéma,  télévision et photographie), j’ai suivi un cours de maquillage pour aller chercher une technique de base. Depuis, je travaille sur plein de projets différents et passionnants! Pour satisfaire aux exigences du théâtre, j’ai aussi développé le volet coiffure. C’est un tout, c’est une tête qu’on fait, alors le maquillage et la coiffure ne deviennent qu’un. Mais parfois, si les besoins sont là et que le budget le permet, il y a un.e perruquier.ère qui conçoit des perruques sur-mesure. Il arrive également que je fasse appel à l’aide d’un coiffeur.euse.»

La pièce «Scènes de la vie conjugale», dans une mise en scène de James Hyndman. Photo: Yanick Macdonald.

En tant que conceptrice de maquillages et de coiffures, est-ce que tu lis toujours le texte pour ensuite façonner des idées dans ta tête, ou tu travailles plutôt conjointement avec l’équipe de créateurs et le metteur en scène avec qui tu fabriques les lignes directrices des différents looks?

«Oui, je lis le texte, mais il arrive qu’on fasse appel à mes services tard dans le processus. Dans ces cas-là, j’assiste à une répétition et j’enchaîne tout de suite avec la conception. Mais je ne me fais pas tout de suite des idées précises. Des images me viennent en tête, mais c’est vraiment un travail d’équipe, avec la mise en scène, les costumes et les décors. Quand je vais en réunion et qu’il y a des maquettes des costumes, du décor ou encore des éclairages, on travaille tous ensemble et je tiens compte de tout ça.»

«Mais ça se passe surtout dans l’entrée en salle. Je peux alors avoir une idée des éclairages. Mais c’est vraiment quand je le vois sur la scène que je peux réaliser comment chaque comédien est éclairé et comment il reçoit la lumière. Parce que, parfois, je peux faire des maquillages qui fonctionnent bien dans les loges, mais une fois sur scène, il se crée certaines ombres, alors il faut faire des ajustements en fonction de l’éclairage. Mes maquillages doivent aussi être adaptés aux couleurs des éclairages, selon s’ils sont dans des tons chauds ou froids. Donc, je tiens vraiment compte de tout ça!»

Comment conçois-tu tes maquillages et coiffures, et par quoi te laisses-tu inspirer pour ton travail?

«Au départ, je vais beaucoup m’inspirer des costumes, et ensuite du jeu des comédiens. Mais il y a aussi la nature même des personnages dont je dois aussi tenir compte. Je vais consulter des banques d’images, ou même m’inspirer des gens dans la rue lorsque c’est une pièce contemporaine.»

«Je suis aussi très instinctive dans ma façon de travailler. Je vais avoir une idée en tête, mais une fois devant le comédien, c’est là que ça se passe. Ce n’est pas comme peinturer sur une toile blanche: ma base, c’est un être humain, avec ses traits et ses expressions faciales. Je dois donc partir du comédien.ne, qui aura, lui aussi, des choses à dire sur son personnage. Moi, je suis heureuse quand un comédien me dit qu’à la fois le costume, la coiffure et le maquillage l’aident à entrer dans son personnage.»

La pièce «Manifeste de la Jeune-Fille», dans une mise en scène d’Olivier Choinière. Photo: Caroline Laberge.

À quoi ressemble une journée typique pour toi en tant que conceptrice de maquillages et de coiffures? Fais-nous un petit récit des grandes lignes pour que l’on comprenne bien ton quotidien!

«Lorsqu’une production débute, j’assiste à des réunions de production où tous les concepteurs sont convoqués. J’assiste en moyenne à deux réunions. Celle où je tiens absolument à être là, c’est quand on présente les maquettes des costumes et des décors; c’est une réunion importante pour moi, parce que ça alimente mon travail. C’est essentiel! L’étape suivante, c’est d’aller voir un enchaînement en salle de répétition. Je me sens toujours privilégiée d’assister à ce moment-là.»

«Au cours des jours qui précèdent l’entrée en salle, je m’assure d’avoir tout le matériel nécessaire pour les maquillages et la coiffure: je regarde ce qu’il me manque, et je vais faire les courses.»

«Une fois en salle, je commence toujours l’après-midi avec des rendez-vous individuels avec chaque acteur pour créer leur maquillage et leur coiffure. Le soir, j’assiste à l’enchaînement. Cet enchaînement est suivi d’une réunion avec tous les concepteurs et le metteur en scène, durant laquelle celui-ci va donner des notes à chaque département. À ce moment précis, je vois s’il y a des ajustements à faire pour le lendemain.»

«Une fois les maquillages et les coiffures bien établis, les comédiens se maquillent eux-mêmes et je les coache jusqu’au soir de la première. Auparavant, je me suis assuré qu’ils aient tout le matériel nécessaire, et je leur fais chacun un dessin de leur maquillage sur une fiche, accompagné de notes explicatives et d’une photo. Je m’assure qu’ils soient tous en mesure de faire chacun leur maquillage et leur coiffure.»

Sylvie Rolland-Provost au travail. Photo: Marie-Claude Lapointe.

Quel a été ton plus grand défi à relever en carrière? 

«Parfois, il y a des défis de temps: si c’est un gros spectacle, avec beaucoup de monde qui répète jusqu’à la fin, on peut manquer de temps; on en passe moins avec les comédiens, et on n’a pas fait tous les tests qu’on voulait ou les ajustements nécessaires, etc. C’est un défi en soi de réussir à faire quelque chose dans ces conditions-là.»

«Il y a un spectacle, Pelléas et Mélisande au TNM, où mon défi, c’était que ça se passait dans une grande salle, donc il fallait que les comédiens sortent bien sur scène, mais aussi sur un grand écran. Car leur image était projetée en gros plan! Donc, ça, c’était vraiment un défi, et c’est un peu pour ça qu’on est venu me chercher, je pense; pour mon expérience en télévision et en cinéma. C’était un beau défi, j’ai adoré ça. J’étais en plein dans mon élément.»

La pièce «Pelléas et Mélisiande», dans une mise en scène de Christian Lapointe. Photo: Yves Renaud.

Est-ce qu’il y a une ou quelques productions sur lesquelles tu as travaillé et dont tu es particulièrement fière, ou qui t’ont particulièrement marquée?

«Il y a Pelléas et Mélisande, pour le défi de l’écran et de la scène comme je le mentionnais ci-haut, mais il y a aussi Manifeste de la Jeune-Fille d’Olivier Choinière, parce que c’était très conceptuel. Je ne partais pas nécessairement du comédien, parce que tout le monde avait le même maquillage. C’était comme un fashion show, et ça, ça a été vraiment une très grande collaboration avec la conceptrice de costumes Elen Ewing! J’ai même fait des tests sur elle pour qu’on trouve quelque chose ensemble; c’était un vrai travail d’équipe.»

«Il y a aussi la pièce Scènes de la vie conjugale, même si c’était très simple et que personne n’a dû remarquer les maquillages! Moi j’étais contente de ce que ça donnait sur scène avec les éclairages. Ce n’est rien de grandiose, mais ce sont des choses que j’aime faire: mettre en valeur, mettre en lumière un personnage»

Qu’est-ce ce qui fait ta particularité comme conceptrice de maquillages et de coiffures pour le théâtre, selon toi, et ce qui fait en sorte que ta signature est reconnaissable?

«Mon but, ce n’est pas nécessairement que les gens se disent Wow, les maquillages! L’important, c’est de mettre en valeur les personnages – et les comédiens –, et les rendre lumineux, qu’on les voit bien, qu’on puisse les voir de loin, sans que ça fasse trop marqué, et que les maquillages s’intègrent bien à l’ensemble. Pour moi, c’est réussi si ça sert bien l’oeuvre.»

«Pour le spectacle Scènes de la vie conjugale, par exemple, le metteur en scène voulait qu’Evelyne de la Chenelière soit magnifiée sans qu’elle ait l’air trop maquillée. Moi, je suis comme un poisson dans l’eau avec ce genre de demande; c’est plutôt ma force, je dirais. Je vais être contente que ça fonctionne, tout simplement.»

La pièce «Scènes de la vie conjugale». Photo: Yanick Macdonald.

Dans quel(s) projet(s) pourrons-nous voir ton travail prochainement, si ce n’est pas un secret d’État? 

«Il y a L’Homme de la Mancha actuellement au Théâtre du Rideau Vert, sur lequel j’ai travaillé, et à la fin octobre, je travaillerai aussi sur Disparu.e.s., une mise en scène de René-Richard Cyr, chez Duceppe. Il y aura ensuite Les serpents à ESPACE GO, dans une mise en scène de Luce Pelletier, une production du Théâtre de l’Opsis, puis Zoé, une création et mise en scène d’Olivier Choinière, au Théâtre Denise-Pelletier.»

Surveillez notre prochaine chronique «Dans l’envers du décor» à paraître le 28 octobre 2019. Pour lire nos précédentes entrevues, c’est par ici!

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