«Dévoré(s)» de Jean-Denis Beaudoin au Théâtre Périscope | Bible urbaine

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«Dévoré(s)» de Jean-Denis Beaudoin au Théâtre Périscope

«Dévoré(s)» de Jean-Denis Beaudoin au Théâtre Périscope

Quand la dépossession vient de soi-même

Publié le 4 novembre 2019 par Athéna Whitton-Clément

Crédit photo : Maxim Paré-Fortin

Avec Dévoré(s), l’horreur de Jean-Denis Beaudoin rencontre le sacré de Jocelyn Pelletier. Se déclarent alors une invective et un déchaînement absolu contre le monde des apparences, tel un véritable coup de hache dans le voile du factice.


Une mère organise une fête d’Halloween pour elle et son fils Michael. Ses invités – le livreur de lait, autoproclamé beau-père du fils, sa petite amie (finalement ex), son meilleur ami (ex aussi, apparemment) et… le joker (ou l’ange noir, c’est selon) –, devront participer malgré eux à un cirque télévisuel – communément appelé téléréalité –, d’une violence comparable à celle qui se tramait dans les arènes antiques.

 

C’est à qui survivra aux broches dans les bonbons, aux menaces propres à l’angoisse et aux spasmes de terreur causés par la paranoïa ambiante.

«La bassesse de tuer cette mouette» ou l’art de traquer la vérité

Un faisceau de lumière, une capuche, une main, puis ce léger spasme qui inaugure le drame à venir, comme si on lacérait subtilement une toile. L’entrée en matière se fait hors lieu, dans un espace onirique et étrange dont le seul repère est Michael (Mathieu Richard), un protagoniste anxieux qui nous embarque avec lui dans sa réalité cauchemardesque. Il affirme ne pas pouvoir revenir en arrière, libère ce sourire furtif et le trouble s’installe.

«Du haut de ma cabane, je te vois», nous lance ensuite une voix. Nous ne sommes pas seuls à observer ce qu’il se passe dans cette maison-bunker de banlieue située en zone semi-apocalyptique. C’est peut-être le siège de l’enfer, mais il est plausible d’imaginer devant nous un esprit aux multiples dimensions.

Les panneaux du décor (signé Jean-François Labbé) constitueraient alors les portes de l’inconscient: une entrée principale digne d’un show télévisé, des murs que défonceront l’ange noir et l’ange blanc pour rompre définitivement toute frontière palpable entre le rêve et la réalité, et d’autres servant à projeter des images captées par les caméras.

Des corps qui parlent

Soulignons ici la direction d’acteurs ainsi que la composition des personnages, notamment leur physicalité. La terreur se lit sur les corps habités et tenaillés des comédien.nes, s’entend dans leur souffle. Quelque chose de dément, de monstrueux se déploie dans leur regard.

Il faut voir cette mère (Lise Castonguay), l’air complètement hagard, en figure parfaite de perdition qui tente en vain de préserver les structures de son monde, sa maison, sa vie intime (charmée par ce doux et cinglant Hugues Frenette) et de sauver les liens affectifs de son fils avec Ély (Ariane Bellavance-Fafard) et Félix (Dayne Simard).

Si les deux femmes apparaissent plus saines que les personnages masculins, l’univers créé se tient grâce à chacune de ces personnalités loufoques et quasi fantastiques, craintives et impulsives comme des animaux sur le qui-vive.

Stimulus

Les procédés stylistiques et les stimulus sont là: suspens et surprises, effets spéciaux, sonores, projections vidéos, effusions de sang et de lait (le livreur de lait saigne blanc, tout aussi véridique que névralgique quand on pense à l’obsession de Michael pour le lait durant son enfance, boisson que son père lui permettait de boire allègrement).

L’idée de substituer le sang par la peinture ajoute en symbolisme. Ce qu’on veut, c’est saigner le factice, provoquer une hécatombe de masques afin de pouvoir différencier à nouveau le réel de l’illusion et se débarrasser de ce regard, celui-là même qui contamine comme la morsure d’un zombie et qui vient de notre part sombre intérieure (la cabane).

S’accrocher au réel, mais lequel?

En tant que spectateurs, nous devenons en quelque sorte des «introspecteurs», puis on nous intime de devenir voyeurs lorsque les personnages intègrent cette téléréalité, spécial Halloween. Le quatrième mur devenant cet écran invisible, nous adopterons malgré nous cette position de (télé)spect-acteurs doublement voyeurs, parce que fortement appelés à nous projeter nous-mêmes dans ce jeu qui dégénère en effroi et en perversité. Mais c’est là que se corse éventuellement notre compréhension des choses. Parce que, finalement, nous ne savons pas très bien quelle place occuper.

Les codes horrifiques et la charge psychologique du texte provoquent en nous une réponse empathique, c’est certain. Cependant, nous recevons différents messages qui font que, oui, nous sommes stimulé.es, mais nous nous demandons à quels points nous sommes impliqué.es: à chaque intervention de la voix off des projecteurs se retournent (c’est le cas de le dire) contre nous, toutefois cette voix ne s’adresse qu’aux personnages.

Nous sommes à la fois convoqués par des choix de mise en scène comme par souci de critique sociale, mais rejetés par le fait même que la pièce et son concept de téléréalité ne donnent pas aux spectateurs de rôle actif dans la progression du jeu et dans la tournure de l’histoire.

Ce dont nous devons avoir peur et où réside le danger

L’imaginaire paranoïaque absorbe tout et le voyeurisme devient une nature à part entière, voilà deux critiques formulées par Dévoré(s).

Une fois avancé.e là, une fois libéré ce regard sur soi et en soi qui saccage l’innocence et la recouvre à jamais du doute, de l’angoisse, de la honte et de la perversité, on ne peut plus reculer.

Dès lors il est déstabilisant de songer à ce paradoxe: on se réfugie par peur du dehors et des autres alors qu’on accepte de se faire contrôler par des personnes tout aussi inconnues qui, devant leur écran, nous évaluent et nous encouragent à user du pire pour être primé.e, valorisé.e.

Nous devrions certainement avoir peur davantage de soi que de l’autre, tout en tentant de se tenir loin du précipice, là où règnent le vertige du doute et le péril de la chute.

«Dévoré(s)» au Théâtre Périscope en images

Par Maxim Paré-Fortin

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