«Digressions et autres détours avant de jouer» de La Fabrique Imaginaire au Carrefour international de théâtre | Bible urbaine

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«Digressions et autres détours avant de jouer» de La Fabrique Imaginaire au Carrefour international de théâtre

«Digressions et autres détours avant de jouer» de La Fabrique Imaginaire au Carrefour international de théâtre

«Ici, c’est pas un spectacle…»

Publié le 29 mai 2019 par Maude Rodrigue

Crédit photo : La Fabrique Imaginaire

À l’occasion de leur quatrième participation au Carrefour international de théâtre, Eve Bonfanti et Yves Hunstad, à la barre de la compagnie La Fabrique Imaginaire, convient le public à une immersion dans leur processus de création. Le duo singulier étale à l’écran et sur scène ses réflexions sur l’«univers imprévisible de la création» – en l’occurrence, celle d’une pièce sensée être jouée à Whitehorse deux jours plus tard en ouverture du festival The Art to Change the Planet…

La représentation de Digressions et autres détours avant de jouer se déroule en deux temps. D’abord, le public assiste au visionnement du documentaire Le plaisir du désordre de Christian Rouaud. Celui-ci fait accéder aux coulisses de la création de L’heure et la seconde, un spectacle que La Fabrique Imaginaire a consacré au bonheur il y a quelques années.

L’équipe cogite, expérimente et tergiverse au sujet de leur projet de pièce. En dépit du caractère parfois laborieux de leur démarche et des défis personnels qui jalonnent leur parcours, leur intuition scintillante les guide à la manière d’une lanterne dans les méandres obscurs du processus créatif.

Puis, après une pause repas, les gringalets Bonfanti et Hunstad, principaux protagonistes de Le plaisir du désordre, se matérialisent sur la scène du Théâtre La Bordée. S’ils crevaient déjà l’écran dans le documentaire, leur charisme opère encore davantage lorsqu’ils se dressent devant le public, en chair et en os. Leur humour est lumineux, et leur bouille, simplement irrésistible. Digressions et autres désordres avant de jouer est le sixième spectacle du duo.

Confondre le vrai et le faux

Pendant que les spectateurs-rices tentent de repérer leur siège, Bonfanti et Hunstad se trouvent déjà sur scène, installés derrière une console, paraissant répéter jusqu’à l’ultime seconde précédant la représentation, et même après le début de celle-ci. L’auditoire est confondu, et à plus forte raison lorsque le duo s’entretient ouvertement avec lui au sujet de leur «vraie» pièce, L’heure et la seconde, qu’ils présenteront ultérieurement à Whitehorse…

La délimitation entre le théâtre et la «vraie vie» est ainsi brouillée. Dans l’esprit des membres du public, les doutes enflent. Le «vrai» spectacle finira-t-il par démarrer? Ou bien Digressions consiste-t-il en une sorte d’anti-spectacle, exposant les tractations de même que les angoisses des interprètes au sujet de leur «véritable» représentation, laquelle se tiendra à un moment ultérieur?

À travers leurs réflexions, Bonfanti et Hunstad transposent sur la scène quelques-uns des segments de L’heure et la seconde aperçus dans le documentaire. Ces échos entre la pellicule et les planches, ces changements de perspectives, créent un curieux effet.

Faire beaucoup avec si peu

Digressions et autres détours avant de jouer – ou plutôt L’heure et la seconde, on ne fait plus trop la distinction entre les projets! – aborde cet immense pouvoir d’évocation intrinsèque au théâtre. Les créateurs-rices prêtent une infinité de sens à certains objets banaux et le public consent à y adhérer. À ce titre, un chou-fleur incarne un cerveau humain (!) dans lequel sont localisées les aires responsables de la parole et de l’écriture. Des «existences multiples» semblent ainsi se loger «au sein d’une même chose», déployant un large faisceau de significations.

Les artistes s’appliquent aussi à moduler notre perspective. Ainsi, le cerveau/chou-fleur est relativement compact, posé bien en vue sur un tabouret. Or, à bien y réfléchir, le cerveau des créateurs englobe le spectacle en soi puisqu’il en est à l’origine. Pour astreindre l’espace à de telles déformations ou modulations, dans L’heure et la seconde, le filon du cosmos est exploité, l’espace du théâtre et de la scène se permutant en espace intersidéral. Les perspectives changent selon le point de vue et la position que l’on adopte. «Ce qui est impressionnant quand on la voit de si loin, c’est l’apparence de paix qui y règne», mentionne-t-on au sujet de la terre.

En outre, Bonfanti et Hunstad abattent une autre frontière entre l’acteur et leur personnage, ce que vit celui-ci rejaillissant forcément sur l’humain qui l’incarne. Par le biais d’une mise en abyme, un personnage d’écrivain (Hunstad) dans la pièce se trouve dans une impasse: la fin du livre qu’il écrit paraît inatteignable, impossible à rédiger… à l’instar de cette pièce à laquelle ils ne cessent d’apporter des modifications malgré l’imminence de la représentation à Whitehorse. La création de la pièce se poursuit inlassablement, conférant à celle-ci un aspect aussi vivant et tonique qu’un véritable être humain.

Surtout, Digressions étonne par cette impression de fragilité à laquelle la pièce livre l’auditoire – de malaise, de nervosité, de perplexité, de crainte devant ce «vacillement au bord du vide» comme l’exprime le réalisateur Rouaud. Il arrive que la tension se relâche à certains instants de la pièce, que l’on perçoive à l’occasion une certaine rupture dans le rythme de la représentation de Digressions et autres désordres avant de jouer. Néanmoins, la proposition de Bonfanti et Hunstad est résolument originale et riche.

Le moteur des artistes cahote, mais bien campés dans l’habitacle de leur véhicule de création, les spectateurs-rices se plaisent en la présence réjouissante de ces artistes de même qu’à la vue des paysages qui bordent la route qu’ils nous enjoignent d’emprunter pour voyager avec eux.

«Digressions et autres détours avant de jouer» en images

Par La Fabrique Imaginaire

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