«Éclipse» de Marie Brassard au Théâtre de Quat’Sous | Bible urbaine

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«Éclipse» de Marie Brassard au Théâtre de Quat’Sous

«Éclipse» de Marie Brassard au Théâtre de Quat’Sous

Les écrits restent

Publié le 5 février 2020 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Yanick MacDonald

La génération «beat» est mythique pour les lecteurs d’un certain âge, mais on en connaît surtout des auteurs tels que Jack Kerouac, William S. Burroughs et, jusqu’à un certain point, Richard Brautigan. Les noms des nombreux autres auteurs se sont lentement dissous de la mémoire collective, et l’histoire littéraire, qui n’est traditionnellement pas très avenante envers les autrices, n’a pas vraiment permis aux poétesses de cette école plutôt rock n’ roll de survivre jusqu’à aujourd’hui.

Injustice, donc, que tente ici de redresser Marie Brassard en mettant de l’avant quelques œuvres de plusieurs grandes oubliées telles que Diane di Prima, Elise Cowen, Hettie Jones, Lenore Kandel, Denise Levertov, Janine Pommy Vega et Anne Waldman. Des femmes qui parlent ouvertement de substances illicites, de violence conjugale, de pauvreté, mais aussi de la beauté fulgurante de la vie et des mots. Des femmes qui refusaient déjà, à l’époque, l’ordre établi et les conventions poétiques.

Comme introduction à cette série de lectures hypnotiques dans la semi-pénombre, on a droit à un segment introspectif débité sous le ton de la confidence, où nos quatre actrices (Larissa Corriveau, Laurence Dauphinais, Eve Duranceau et Johanne Haberlin) parlent d’épisodes de leur enfance, de leur rapport à la création, de leur quotidien de comédiennes et d’artistes. On en aurait pris plus.

L’alternance de leurs voix fait office de réchauffement, comme une longue séance d’étirements où le quotidien est poétisé, pour nous préparer à la pièce de résistance: les mots sacrés de nos poétesses.

Avec des détails biographiques projetés avant chaque changement d’artiste, les vaporeuses vidéos d’ambiance de Karl Lemieux et la musique jazzy d’Alexander MacSween, qui rappelle par moments un Angelo Badalamenti au sommet de sa forme – avec des textures électroniques en bonus – l’enchantement est rapide. Les amateurs de poésie sont bercés par les mots et l’ambiance, certains au point de profiter de l’occasion pour faire un petit dodo; certaines têtes, dans la salle, étaient plus dodelinantes que d’autres.

Œuvre de mémoire admirable, dans la lignée habituelle du reste de l’œuvre de Brassard, Éclipse jette une lumière sur des artistes de l’ombre, des femmes torturées au vécu parfois plutôt difficile – pensons ici à Elise Cowen, suicidée à 29 ans, dont seulement 83 poèmes ont été rescapés d’une destruction parentale – qui ont connu une gloire éphémère sur la scène beat il y a de cela presque soixante ans.

L’ensemble a parfois des allures de veillée funèbre, d’ode à ces artistes disparues qui n’ont pas profité, de leur vivant, de la reconnaissance qui leur est due; le ton parfois cérémonieux, souvent très langoureux, est cependant propice à momentanément perdre le fil, et manque un peu de rythme, au final.

Peut-être que le chapitre où les actrices se confient aurait-il dû être segmenté et éparpillé entre les poétesses, afin de rendre le tout moins statique, mais une chose est certaine: l’hommage est louable, et aussi puissant que les mots de ces femmes éclipsées.

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