«En attendant Godot» de Samuel Beckett au TNM | Bible urbaine

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«En attendant Godot» de Samuel Beckett au TNM

«En attendant Godot» de Samuel Beckett au TNM

Le coup de maître de Girard

Publié le 6 mars 2016 par Benjamin Le Bonniec

Crédit photo : Yves Renaud

La rencontre entre le texte de Beckett et un fervent passionné de théâtre comme François Girard promettait de revêtir En attendant Godot, pièce maîtresse du théâtre contemporain, de son plus bel habit. Et à considérer la cohue qui résonnait pour la première dans l’antichambre de l’une des plus admirables institutions culturelles de la province, le projet, désiré par sa persévérante directrice artistique Lorraine Pintal, avait attisé la curiosité d’une horde d’impatients. À la faveur d’une mise en scène remarquable et d’une distribution épatante, François Girard est parvenu à répondre avec brio aux attentes qui reposaient sur ses épaules, en magnifiant les galbes d’une création bousculant le reflet de l’espace-temps et dénonçant l’incompréhensibilité de notre monde.

«Route de campagne avec arbre», précise Samuel Beckett au début de l’acte I. Pourtant, c’est bien deux arbres symétriques qui se présentaient sous les yeux du public du TNM, l’un, nu sur les planches et baignant dans un grand bac à sable symbole de ce non-lieu voulu par le dramaturge irlandais, l’autre, la tête en bas, intégré au plafond et orné de quelques feuillages. À côté, et reprenant le même effet miroir, un monticule de sable s’écoule pendant que deux vagabonds pénètrent sur la scène.

Le gigantesque sablier cesse son activité, le soleil se lève, le temps s’arrête. Commence alors l’attente de Vladimir et Estragon, joués par les deux complices Alexis Martin et Benoît Brière, pour ce rendez-vous manqué bien qu’espéré avec ce Godot, tout aussi insignifiant que ce lieu de rencard. Les espoirs de changement intègrent les deux personnages qui, en attendant, cherchent des «distractions» pour faire passer le temps. Mais bien des inquiétudes demeurent…

Sont-ils au bon endroit? Est-ce le bon jour? L’ont-ils manqué? Que faire pour patienter? L’absurde fait son entrée dans la pièce, les compères divaguent dans leurs interrogations, parlent de choses et d’autres, se retournent les questions. Benoît Brière est métamorphosé, son interprétation d’un Estragon faible, passif et rêveur, mais si attendrissant dans sa bonhomie, est impressionnante.

Son désintéressement étourdi quant a leur raison d’être là provoque l’amusement alors qu’un Vladimir plus pratique et doté d’une meilleure mémoire tache de le ramener à la raison. Mais leur badinage cesse brusquement au son «d’un cri terrible», et l’entrée en scène de ce nouveau couple déconcertant sème immédiatement le trouble. Pozzo (Pierre Lebeau), roublard et excentrique, tient au bout d’une corde, Lucky, joué par un exceptionnel Emmanuel Schwartz, dans une relation toute primitive et interdépendante.

La deuxième partie de l’acte se déroule donc avec Vladimir et Estragon s’étonnant du traitement  oppressif infligé par Pozzo à Lucky jusqu’à l’interprétation de la «danse du filet» par ce dernier, avant qu’il ne se lance dans cette longue et valeureuse tirade. Emmanuel Schwartz s’enflamme au cours de celle-ci, lui qui était asservi jusque-là au mutisme. Rôle ingrat à bien des égards, car jouer le personnage de Lucky avec autant de cohérence dans l’interprétation physique pour enfin exploser, prouve la vivacité talentueuse d’un Schwartz plein de panache.

Ce couple oppresseur-opprimé sort, Vladimir et Estragon attendent toujours Godot. Un petit garçon (Mounia Zahzam) entre pour annoncer qu’il viendra demain, et Vladimir s’étonne alors d’avoir déjà vécu cette scène. Le jour cesse, le sablier se remet en marche alors que la nuit tombe. Les acteurs sortent du décor, le rideau tombe.

L’acte II reprend sous les mêmes hospices, nos énergumènes se retrouvent au même endroit. Seul l’arbre a changé, il est désormais pourvu de feuilles. La mise en scène, échafaudée par François Girard, prend alors tout son sens; la scène est jouée sensiblement à l’identique avec certaines amplitudes, mais plus précipitée. Pozzo et Lucky font à nouveau leur entrée, celle-ci sera plus brève avec une distance psychologique plus réduite entre ces deux personnages.

La pièce sonne comme un éternel recommencement, entremêlant l’incertitude, les espoirs déchus et l’absurdité donnant là toute son essence à la pièce. Avec son texte au langage simple et accrocheur, Beckett a su révolutionner le théâtre dans un contexte où le monde entier découvrait le visage des atrocités nazies de la guerre. Comme Camus, Sartre ou Ionesco en son temps, l’écrivain révèle depuis Paris sa représentation de la condition humaine en brisant les codes du théâtre classique.

Sous la direction de François Girard, les quatre acteurs interprètent impeccablement l’élan qu’il souhaite donner à En attendant Godot. Aussi, rien n’est laissé au hasard, qu’il s’agisse des costumes, du maquillage de Lucky, du décor et de toute la mise en scène qui en découle. Le metteur en scène impressionne dans sa maîtrise de l’oeuvre, révélant la pertinence du texte original, tout en donnant les clés nécessaires à la compréhension du sens et de l’essence même de celui-ci.

La vigueur des applaudissements apparaît ainsi comme un signe probant du joli tour de passe-passe orchestré par le maître.

La pièce «En attendant Godot est présentée au TNM jusqu’au 26 mars avec des supplémentaires les 29, 30 et 31 mars 2016.

L'événement en photos

Par Yves Renaud

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