Entrevue avec Catherine Chabot, interprète et co-auteure de «Table rase» à Espace Libre | Bible urbaine

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Entrevue avec Catherine Chabot, interprète et co-auteure de «Table rase» à Espace Libre

Entrevue avec Catherine Chabot, interprète et co-auteure de «Table rase» à Espace Libre

Remettre les compteurs à zéro pour trouver sa voie

Publié le 19 novembre 2015 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : Gracieuseté Espace Libre

Elles sont six amies, six femmes à s’être assises et à s’être questionnées sur la vie. Au fil des discussions, elles se sont rendu compte que c’était possible, même entre 25 et 30 ans, d’être malheureux. Triste constat, qui est pourtant loin d’être propre à ces six individus uniquement, et qui, extrapolé dans un texte théâtral collectif, dirigé par Catherine Chabot et mis en scène par Brigitte Poupart sur la scène d'Espace Libre jusqu’au 5 décembre 2015, saura interpeller toute une génération. Entrevue avec une jeune créatrice qui, malgré de sombres réflexions, rayonne de passion et de détermination.

«Table Rase, ce sont six filles qui décident que la vie, ça ne peut pas être juste ça. Alors elles décident de faire table rase de tout ce qu’elles ont, de tout ce qu’elles possèdent, de tout ce qui les encrasse depuis longtemps, de toutes les espèces de spectres qui les suivent depuis trop longtemps. De génération en génération, même, dans notre arbre généalogique, il y a plein de choses qui continuent de nous peser à travers le temps, c’est juste qu’on n’en est pas conscients.» Catherine Chabot entre rapidement dans le vif du sujet, on sent son empressement, son enthousiasme à faire découvrir ce projet créé de toutes pièces par cinq de ses amies comédiennes (Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Rose Anne Déry, Sarah Laurendeau et Marie-Noëlle Voisin) et elle même.

Mais si les personnages leur ressemblent beaucoup et qu’ils ont été créés en se basant sur les expériences personnelles, les relations, les enjeux et les conflits de chacune, il faut préciser qu’il s’agit tout de même d’un fantasme théâtral: «Dans la vraie vie, personne décide de tout abandonner, de vendre son condo, de laisser son chum… Mais c’est une grosse remise en question existentielle, identitaire et spirituelle».

L’histoire prend donc place autour d’une table, avec six filles qui ont, la semaine auparavant, déjà fait table rase de tout ce qu’elles ont personnellement décidé de se débarrasser, et qui se retrouvent pour une dernière soirée, afin de consolider le tout et de passer à une autre étape. À partir de ce souper, rien ne sera plus comme avant, les compteurs seront remis à zéro. «Donc c’est la soirée de tous les excès. C’est un peu une bacchanale, une orgie de bouffe, d’alcool, qui fait son effet».

Pour en arriver à ce fantasme théâtral, les six comédiennes et co-auteures ont du faire un constat sur leur propre vie, et ultimement sur leur propre génération. «On est dans une société où on a le luxe de faire des choix et d’être heureuses. On appartient à un pays prospère, on n’a rien à dire, finalement, sauf qu’au Québec, on a le plus haut taux de suicide. C’est tellement paradoxal. On sent qu’on est dans un espèce de carrefour, entre 25 et 30 ans, c’est là où on s’affirme, on décide un peu de ce qu’on veut faire… Et on s’est rendu compte qu’on suffoquait, aussi, que le choix était suffocant, et qu’il y avait une pression immense qui pesait sur nous.»

Lancée sur le sujet de notre société, de notre génération, et de nos angoisses, Catherine Chabot ne s’arrête plus. Il y a visiblement beaucoup qui pèse sur elle, en effet, et elle a l’urgence de parler, de s’en délivrer. «On a accès à une déliquescence de l’environnement, à un effondrement d’un système…on est dans une crise planétaire immense, alors à ce moment-là on se demande à quoi ça sert de vivre, si on voit la fin de notre ère arriver? On se dit que le réchauffement planétaire augmente, et qu’en 2050 les glaciers vont peut-être être tous fondus, mais on va être en vie, là! Et si on fait des enfants, ces enfants-là vont être en vie aussi! Alors à quoi ça sert de vivre dans un monde qui s’effondre? Il y a comme une espèce de peur latente, souterraine.»

D’une grande lucidité, la jeune comédienne et auteure qui a terminé le Conservatoire il y a bientôt deux ans et demi parle d’elle, mais aussi de toute une génération. Elle a pu le constater en atelier de création pendant un an avec ses consœurs, notamment lorsque Brigitte Poupart, la metteure en scène, leur a demandé d’expérimenter à travers une improvisation, et de parler de cette peur qui les habite. «Je pense que ça a été le moment le plus marquant de toutes les impros qu’on a fait. Chacune de nous, on s’est mises à pleurer, comme si on était dépassées par tout ça.»

Trop de choix, donc, et trop de problèmes de société, d’environnement, mais ce qui caractérise sans doute la grande angoisse de la génération Y, la génération «yolo», c’est probablement aussi la perte de repères: il n’y a pas de vie après la mort, il n’y a plus de religion ni de spiritualité. «Ces filles-là, elles veulent faire table rase parce qu’on a tout à vivre dans cette vie-là. C’est ça qui arrive, c’est qu’on a tous la pression du temps et je pense qu’on le ressent aussi, en tout cas dans la vingtaine. On a tous cette espèce d’énergie-là, de vouloir défoncer des portes, de lutte, de besoin de s’accomplir, de besoin de s’affirmer et de devenir quelque chose, de faire quelque chose dans ce monde-là.»

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