Entrevue avec Catherine Chabot autour de la pièce «Dans le champ amoureux» à l’Espace Libre | Bible urbaine

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Entrevue avec Catherine Chabot autour de la pièce «Dans le champ amoureux» à l’Espace Libre

Entrevue avec Catherine Chabot autour de la pièce «Dans le champ amoureux» à l’Espace Libre

Le doux regard d'une brute

Publié le 7 novembre 2017 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Eva-Maude T.C.

Si on avait à dresser une liste des jeunes dramaturges les plus prometteurs actuellement en exercice au Québec, Catherine Chabot y figurerait assurément. Table rase, une pièce qu’elle a co-écrit avec ses partenaires de jeu, vient tout juste de conclure une troisième reprise à l'Espace libre, une longévité peu commune qui a pris par surprise autant les créatrices de la pièce que son public.

Notre collègue Alice Côté Dupuis s’était entretenue avec Catherine, en 2015, et nous avons voulu obtenir une mise à jour de son cheminement créatif depuis deux ans.

Tabula rasa

Une question nous taraudait: en présentant Table rase pour la première fois, ses collaboratrices et elle, pensaient-elles que la pièce allait connaître une aussi longue vie? «Non, on ne s’attendait pas du tout à ça. Puisqu’il s’agit d’expériences personnelles, de moments de vie, on se demandait si ça allait toucher les gens, ou pas. On se demandait, est-ce que c’est trop autoréférentiel? Trop proche de nous? Finalement, après une run de show et trois reprises, on peut affirmer que ça touche les gens. Jeunes et moins jeunes, filles ou gars. La maladie, la mort, l’amitié, la solidarité, les différents maux reliés à la sexualité, ce sont tous des thèmes à travers lesquels on peut s’identifier.»

Quelle était l’intention de départ? Avaient-elles une intention particulière lors de la rédaction? «On a voulu donner une multiplicité de points de vue, des pratiques, ce qui fait en sorte que les spectateurs peuvent se projeter dans la vision du monde des protagonistes, à un moment ou à un autre. On est tellement heureuses que ça continue de toucher les gens. Le texte est même à l’étude dans différents cégeps et, ça, c’est incroyable. On ne s’attendait pas à ce que ça ait une aussi grande portée. Ça nous rentre dedans ben raide! Que des jeunes gens puissent lire et entendre ces mots-là, c’est inespéré. Surtout si ça peut permettre à certains de s’émanciper ou de sortir de leur complexe, ou, en tout cas, à réaliser qu’elles-ils ne sont pas seul(es), ben là, on aura fait plus que notre boulot! »

TABLE-RASE-EspaceLibre

Parler du quotidien de façon originale est de plus en plus difficile avec la multiplicité des voix fortes au Québec. Il y a en ce moment une petite révolution créative qui souffle sur la scène théâtrale, qui met de l’avant l’intimité, et dans ce contexte, a-t-elle des influences marquantes, ici ou ailleurs?

«Effectivement, il y a une multiplicité de spectacles dans lesquels l’expérience personnelle est mise de l’avant, bien que je crois fermement que tous les auteurs écrivent à partir d’affects personnels, de préoccupations intimes, de questionnements intrinsèques. On écrit à partir de ce qu’on vit, que ce soit de manière frontale, comme je le fais, ou à partir d’entités ou de voix comme le fait Guillaume Corbeil, par exemple. Les auteurs expriment toujours une vision du monde. J’adore l’humour de Rebecca Deraspe ou de Nathalie Doummar, le côté acide de Catherine Léger, le côté politique d’Annick Lefebvre. Les auteures d’ici m’inspirent et me fascinent. (Les auteurs aussi, mais tsé!)»

Et moins près de chez nous? «J’aime les personnages névrosés de Woody Allen. Ses dialogues complexes et raffinés et ses références à la psychanalyse me font littéralement pleurer de rire. Je suis aussi très inspirée par Anaïs Nin qui écrit de manière autobiographique, qui dépeint multiples qualités d’émotions avec une justesse ultrasensible. Elle a été psychanalyste et explore son rapport à l’inconscient. (J’affectionne particulièrement les personnages qui se mettent en langage et qui nomment leurs névroses.) J’aime la cruauté de Lars Noren et la figure de l’intellectuel chez Yasmina Reza. L’intelligence, pour moi, c’est sexy. Et c’est surtout essentiel.»

La mort vous va si bien

Dans Table rase, un groupe d’amies se réunit pour une soirée dans un chalet, et l’audience sait d’emblée que quelque chose ne tourne pas rond, mais ne découvrira que très tard qu’une membre du groupe est atteinte d’un cancer et qu’elle ne s’en sortira pas – et que les amies sont rassemblées pour l’aider à mettre fin à ses jours. Plusieurs éléments de Table rase et Dans le champ amoureux semblent fortement autobiographiques. Y a-t-il des sujets que l’auteure considère comme tabous et qu’elle n’aborderait jamais dans une oeuvre dramatique? «Non. Je pense que le théâtre doit justement servir à expier les tabous, à les déconstruire, à les comprendre pour ensuite mieux les accepter. Dans Table rase, on a exploré des tabous par rapport à la sexualité, au corps, à la féminité. On a essayé de briser le moule, de déjouer les attentes que la société a envers les femmes. On voulait transgresser les stéréotypes auxquels nous sommes associées. Juste le fait de roter, de péter, de montrer nos seins de manière peu flatteuse nous donne l’impression de transgresser des normes et de casser «un peu» l’image de la pureté féminine. Le sujet de la mort est aussi très tabou dans une société qui la refuse, qui prône la jeunesse éternelle et qui nie totalement le fait que nous sommes tous mortels.»

BannièreDansleChampAmoureux

«Dans le champ amoureux met en scène un couple qui va aussi très loin dans la discussion. Ils vont se dire des choses ce soir-là qu’on garde souvent pour nous quand on évolue à l’intérieur d’une relation, pour ne pas blesser, pour rester dans le déni ou simplement pour faire durer la relation. Ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal! Ou simplement, gardons cette part de mystère pour perdurer, pour ne pas s’aplatir dans le regard de l’autre. Mais les protagonistes de Dans le champ amoureux décident de tout se dire, parce qu’ils sont rendus au bout d’un lien qui s’essouffle depuis longtemps. Et c’est cette urgence de sauver ou non l’union qui les lie qui les fait s’emballer dans une joute rhétorique, qui les envoie aux limites du champ de l’amour. L’amour, l’amour, c’est toujours une bonne raison de se faire mal.»

Les 12 travaux de Catherine

Il est assez rare qu’une auteure ait deux de ses pièces présentées successivement dans le même théâtre. Est-ce un défi de logistique? Est-ce périlleux pour les heures de sommeil? «Comme je suis sur scène dans les deux spectacles, et ce, pendant toute leur durée, je dois gérer mon énergie: me coucher tôt, prendre de la vitamine C et manger le rôti de bœuf de mon chum. Je me suis abonnée au gym pour essayer de maintenir une certaine forme physique, pour être en mesure d’affronter l’automne, mais je n’y suis jamais allée. Je suis incapable de maintenir une routine à travers tout ce chaos. Je produis, j’écris et je joue dans Dans le champ amoureux, c’est donc beaucoup de chapeaux à porter en même temps, alors les heures de sommeil sont limitées, oui. Parce que trop de pensées envahissantes et pas assez de mélatonine.»

Dans le champ amoureux, c’est l’histoire d’un amour qui se désintègre. On questionne plus que jamais la définition du couple de nos jours. Crois-tu que les jours du modèle traditionnel sont comptés? «Je pense que quand on commence une relation avec quelqu’un, on doit se poser la question des contours, des limites. On doit définir nos paramètres: on sait qu’on va se tromper un jour, donc comment va-t-on gérer ça? Tu veux que je t’en parle ou pas? Je t’en parle seulement si je développe des sentiments pour l’autre? Ou juste s’il s’agit d’une erreur circonstancielle? Est-ce qu’on a le droit de frencher ou pas? D’entretenir des flirts avec d’autres ou pas? On a le malheur d’être lucides: on sait que le couple vit des oscillations. Même si on veut rester dans un modèle traditionnel, il faut ouvrir les yeux sur notre condition d’être humain: changeant, trivial et pulsionnel. Je n’ai jamais été en relation poly-amoureuse, mais j’ai des amis qui le sont et qui le vivent d’une façon très saine. On ne peut plus se mentir, en tout cas si on le fait, on sait que l’autre le fait surement aussi de son côté. Mais peut-on tout se dire? Bien qu’on ait tous besoin de liens affectifs, de construire quelque chose avec quelqu’un, je pense qu’on doit se questionner, parfois même redéfinir nos configurations, mais c’est tellement éprouvant, parce qu’on est déterminés par le poids de siècles de christianisme. Est-ce qu’on assiste à l’effondrement du modèle du couple traditionnel? Peut-être… Peut-être qu’on va arrêter de croire à la fidélité comme on a arrêté de croire en Dieu, ça sera juste plus dans les mœurs.»

Au féminin

Que pense l’auteure de la problématique de l’iniquité féminine au théâtre, qui a récemment été exposée avec des statistiques concrètes? «Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Je pense que la plupart des directions artistiques en ont pris conscience et que différentes mesures seront mise en œuvre afin de pallier à ce manque abyssal d’équité. Mais ça reste à voir… Et c’est toujours scandaleux de faire le constat qu’à des décennies de lutte s’oppose le règne du patriarcat, comme quoi y’a pas grand-chose qui change, à part les saisons.»

Et ce qu’elle nous prépare dans un futur à court ou moyen terme risque d’être diablement réjouissant: «Je suis en train d’écrire une pièce dont la grande thématique est le politique. Je pars cette fois de la circonférence, le grand thème, pour aller rejoindre le centre, les affects et les relations. J’ai envie de brosser le portrait de ma génération quant à ses tendances politiques lourdes. Je veux que le spectre politique au complet soit représenté, à gauche comme à droite, et que chacune des positions vole en éclats.»

Dans le champ amoureux est présenté à Espace libre du 7 au 25 novembre. Vous pouvez aussi apercevoir Catherine dans la plus récente vidéo de Klô Pelgag, Les animaux, réalisée par Akim Gagnon, en compagnie d’Emmanuel Schwartz.

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