Entrevue avec l'auteure Marianne Dansereau pour «Savoir compter» au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui | Bible urbaine

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Entrevue avec l’auteure Marianne Dansereau pour «Savoir compter» au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

Entrevue avec l’auteure Marianne Dansereau pour «Savoir compter» au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

Dans le café de la jeunesse perdue

Publié le 8 novembre 2017 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Anne Éthier

On entendait déjà le nom de Marianne Dansereau circuler depuis quelque temps dans le milieu, mais l’année théâtrale 2017-2018 est celle qui nous la révélera plus concrètement, car deux de ses textes sont mis en scène dans deux théâtres différents. Un doublé qui en fait un visage incontournable de la relève.

Diplômée de l’École nationale de théâtre du Canada en 2014, elle a reçu son premier prix (le Premier prix du concours littéraire du Carrefour international de théâtre de Québec) pour Dalots en 2012. Elle a aussi remporté le prix Gratien-Gélinas, en 2015, pour son texte Hamster, qui sera présenté en mars prochain dans la grande salle du Théâtre La Licorne dans une mise en scène de Jean-Simon Traversy. Tout ça avant vingt-cinq ans! Quelle est sa recette magique pour accomplir autant?

«En fait, je suis quelqu’un qui reste difficilement en place. Je dis souvent «Je vais prendre un break, là!» mais c’est faux: j’en prends juste jamais. Même quand j’essaie, j’ai envie d’écrire, fait que j’écris! Que ce soit pour moi (question que j’entretienne une certaine hygiène émotive personnelle) ou pour un projet. J’imagine que ça, ça aide à accomplir des choses.»

Et de se faire décerner autant de prix, ça doit lui donner envie d’en faire plus? «Bon, après ça, c’est certain que les prix, ça encourage, ça motive à pousser plus loin l’écriture et les multiples formes qu’elle propose, mais ça peut freiner aussi, mettre de la pression et faire penser «Mon dieu qu’il faut donc que je sois toujours à-la-hauteur-super-bonne-le-boutte-de-la-marde-de-toute!», et ça, comme on dit en bon français, c’est pas full winner, surtout pour une fille qui considère qu’écrire, c’est faire des tests, faire des essais. Et qui dit tests, dit essais, dit prise de risque, pis ça, c’est ben rare que ça vienne en paquet avec la destinée d’être aimé/acclamé de tout le monde tout le temps. D’ailleurs, c’est ben rare que cette destinée-là vienne avec quoi que ce soit dans’ vie pis, sérieux, tant mieux. Cette idée-là est un peu rushante, on va se le dire, et il faudrait qu’elle arrête de s’imposer ailleurs que dans nos fantasmes.»

Mathématiques de base

Savoir compter a tout d’abord été présenté au Festival du Jamais Lu en 2015. C’est dans une formule autoproduite et sociofinancée que nous aurons droit au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. À quel point le texte que nous verrons dans la mise en scène de Michel-Maxime Legault est-il différent de sa première version? «J’ai eu un mentorat dramaturgique avec Olivier Choinière pour Savoir compter et ce fut une expérience fort enrichissante. Ça m’a, entre autres, vraiment aidé à clarifier les relations entre les personnages. Je me suis rendu compte qu’au niveau de la structure du texte, je m’étais imposé une sorte de logique conceptuelle par rapport aux mathématiques qui, curieusement (tsé, le titre, c’est quand même Savoir compter) s’est avérée inutile pour catégoriser mes scènes. Fait que je l’ai enlevé. Par contre, j’ai gardé la chronologie déconstruite, car Savoir compter, c’est également savoir conter, trouver la manière propre à chaque histoire de se déployer, d’être reçue du public. Il aura d’ailleurs l’impression d’être face à un problème mathématique à résoudre. C’est donc avec une lueur de malice dans les yeux que je lui souhaite bonne chance!»

À la question clichée mais ô combien révélatrice et éclairante pour les lecteurs et les fans potentiels de l’auteure, à savoir quelles sont ses influences du moment, elle répond sans hésiter. «La poésie – ces temps-ci, je lis le dernier recueil de Rose Eliceiry, c’est magnifique, j’ai également adoré Les volcans sentent la coconut de Jean-Christophe Réhel et Mèche de Sébastien B. Gagnon est de loin ma révélation poésie de l’année. Les vidéos d’animaux… les nouveaux épisodes de BBC Earth sont juste INCROYABLES! Avec la musique de Thom Yorke en plus, je meurs de pâmoison à chaque fois.»

Et l’inspiration, ça peut être n’importe quoi: «Les faits divers – oui, plaisir coupable, j’ai quelques pages de faits divers dans les favoris de mon ordi dont «Elle trouve un boa constrictor dans son salon» et «Autoportraits flamands dans les toilettes d’avion», à découvrir absolument! Les défauts des gens. L’amour des gens. Les manies des gens. Les gens. Les bons shows de théâtre (La nuit du 4 au 5 étant le dernier spectacle qui m’a profondément chamboulée). Les livres – The girls de Emma Cline, l’écriture y est sublime, à la fois délicate et violemment assumée, la complexité des personnages tout simplement hallucinante et la justesse du sentiment d’imposture adolescent décrit à sa perfection. La musique qui donne le goût de tout mettre sur le feu et d’écrire, le dernier album de Bonobo, par exemple. Bref, un amalgame de toutes ces choses inutiles mais essentielles.»

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Des humains qui n’existent pas

On dit souvent que pour développer une voix forte, un auteur doit écrire à propos de ce qu’il connaît/vit. À quel point est-elle d’accord avec ça? «Je crois surtout qu’il faut se tenir loin de la volonté d’avoir une «voix forte», travailler à développer la sienne, c’est déjà ben en masse. Pour moi, l’écritur, c’est quelque chose de conscient, pis en même temps, de pas conscient pantoute. C’est la somme de ce que je veux être et de ce que je suis; c’est donc souvent contradictoire. Fait que, oui, inévitablement, ça part de ce que je connais/vis, pis en même temps, ça fly, parce que c’est la fiction et le fait de construire des humains qui n’existent pas qui m’intéresse. C’est la raison pour laquelle je ne crois pas tout à fait qu’on choisit ce qu’on écrit. Les idées, ça vient clairement du sous-sol de notre subconscient. Ce qu’on fait avec, par contre, ça c’est de notre ressort. Pis c’est le fun de jouer avec ça comme avec de la plasticine quand t’es petit.»

Savoir compter se déroule entre autres dans un McDo, la nuit. Est-ce un endroit que l’auteure a beaucoup fréquenté? «Honnêtement, j’ai plus fréquenté les Tim Horton’s quand j’étais jeune. Comme les McDo, ils sont souvent là où se trouvent les IGA, les Jean Coutu de même que toute la farandole de commerces un peu plates – genre le Dollorama – sur lesquels on tombe dans les carrefours commerciaux à la sortie d’une autoroute. J’aime beaucoup les lieux où les gens sont peu glorieux, petits dans leurs shorts, où il est impossible de se parer d’une quelconque fierté. Ça enlève des couches de sparage, le McDo. Ça ramène l’humain à sa plus simple expression. Parce que ça sert à rien de se mentir: on est tous là pour manger du gras, peu importe l’âge, le sexe, la race, la beauté, le salaire qu’on fait par année.»

Un petit animal attachant

Hamster parle aussi de jeunes marginaux, la nuit, dans la banlieue. La pièce est campée sur la rive nord, alternant entre des arrêts d’autobus et des dépanneurs, endroits propices à l’errance. Est-ce un univers que l’auteure explorera à nouveau dans une autre oeuvre, un cycle?

«Hum… Bonne question! Je ne pense pas délaisser les personnages adolescents, mais plutôt les travailler d’une nouvelle façon. Je m’explique: dans ma prochaine pièce, les personnages auront tous au minimum la mi-trentaine, mais ils devront dealer avec des adolescents, que ce soit leurs enfants ou des jeunes de leur entourage. Leurs présences et agissements seront évoqués dans les dialogues des personnages adultes entre eux, ce qui donnera au public le loisir d’imaginer les adolescents, de les juger même, de les juger surtout.»

Et comme il est bien connu que c’est dans le chaos que l’on crée le plus aisément, sur quoi l’hyperactive dramaturge travaille-t-elle en ce moment? «Quand je reviens de répéter pour Savoir compter, le soir, je me sers un scotch et je recopie des poèmes de mes vieux journaux intimes sur mon Mac obsolète – juste les bons, parce qu’il y en a aussi qui sont de la marde – dans le but d’un jour les retravailler pour en faire un recueil. C’est ben gros sur le long terme ce projet-là. Je le mentionne dans cet article pour que ce soit écrit noir sur blanc quelque part et que ça me rappelle: Seigneur pourquoi j’ai mentionné ça dans un article, je pouvais pas me taire un peu pour une fois, astheure je vais être obligée de mettre ce projet-là à terme sous peine de m’autohumilier quand je relirai ces mots des années plus tard, alors que je serai devenue une vieille femme meurtrie et pleine de regrets de ne pas avoir eu le courage jadis d’envoyer mon manuscrit dans une maison d’édition de poésie ou d’en avoir fait moi-même un ‘zine si jamais personne n’avait voulu de moi. Voilà.»

Savoir compter est présentée du 7 au 25 novembre dans la salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, avec des supplémentaires annoncées jusqu’au 1er décembre. Hamster est présentée du 6 au 24 mars 2018 au Théâtre La Licorne.

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