«Errances»: un parcours audio à travers la Place des Arts en one-on-one avec l’artiste | Bible urbaine

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«Errances»: un parcours audio à travers la Place des Arts en one-on-one avec l’artiste

«Errances»: un parcours audio à travers la Place des Arts en one-on-one avec l’artiste

Résumé de mon expérience hors du commun

Publié le 22 octobre 2019 par Virginie Chauvette

Crédit photo : Patrick Ma

Quand j'ai entendu parler d'Errances, ça m'a immédiatement semblé intéressant! Imaginez: un parcours-performance audio conçu pour un spectateur à la fois, qui a lieu dans les espaces publics de la Place des Arts, main dans la main avec l’artiste. Je me suis donc inscrite, et on m'a donné une heure de rendez-vous en m'indiquant que le point de rencontre allait se faire sur le banc en face de la billetterie de la Place des Arts à la date prévue. Le 19 octobre à 15 h 30, j’attendais sur le fameux banc avec une certaine curiosité et une légère pointe de nervosité. J’avais bien de la difficulté à imaginer ce qui m’attendrait. Voici comment s’est déroulée mon expérience aux côtés d'une artiste renversante.

Avant l’expérience, la pression monte…

Sur place, le jour même, je profite de mon moment d’attente d’avant-parcours pour m’informer davantage à propos de l’artiste que je m’apprête à rencontrer. Elle se nomme Mélanie Binette, elle est Montréalaise, artiste interdisciplinaire, performeuse et chercheuse, mais aussi co-fondatrice et directrice de la compagnie Le Milieu de Nulle Part.

Ce collectif d’artistes, qui se distingue par ses créations sortant des murs des théâtres, explore des endroits existants et place le spectateur au centre de ses expériences artistiques. Dans ses pratiques, Mélanie s’intéresse en particulier à la façon dont la performance transforme les lieux en créant des espaces qui brouillent le réel et construisent temporairement des sortes d’univers parallèles.

C’est tout ça, et plus encore, qui est exploité avec Errances, projet libérateur que la brillante artiste livre dix-sept ans après le décès de son père, qui s’est un jour éteint sur le parvis intérieur du Théâtre Maisonneuve suite à une crise cardiaque.

La lecture de ces informations fascinantes (et troublantes à la fois) pique doublement ma curiosité. Je suis fébrile. Je jette des coups d’oeil autour de moi pour m’assurer que l’expérience ne débute pas à mon insu. Oh, je crois que c’est elle.

L’oeuvre à la rencontre de ses spectateurs

Mélanie se présente à moi. Je constate qu’elle ne joue pas, que son arrivée n’est pas mise en scène. Elle me lance un «Virginie?», auquel je réponds après avoir vérifié du regard si les vêtements qu’elle porte correspondent à la description qu’on m’avait faite à son sujet lors de ma réservation pour l’évènement. Un manteau bleu et un foulard violet: c’est bien elle (très blind date tout ça).

Après une poignée de main, nous faisons brièvement connaissance. Elle me fait tout de suite sentir très à l’aise. Je lui fais part du petit stress que je ressentais avant son arrivée, des scénarios que je m’étais imaginés, de mes questionnements par rapport à son interprétation ou non d’un personnage. Non, Mélanie ne joue pas; ni à son arrivée ni pendant la performance. Elle est plutôt là pour nous guider et nous soutenir à travers le récit de sa propre histoire, dont on s’imprègne presque comme si c’était la nôtre.

C’est vraiment très spécial.

Elle me tend des écouteurs faisant également office de micros, captant le son ambiant qui sera jumelé à son récit préalablement enregistré. Mélanie m’explique les procédures pour le trajet à venir, s’assure que je me sente à l’aise, me prend la main, démarre la trame sonore, et voilà, nous débutons.

Crédit photo : Emmanuelle Boileau

Photo: Emmanuelle Boileau

Le déambulatoire à travers l’histoire

C’est sous une journée d’automne à son meilleur que nous commençons notre parcours sur l’esplanade de la Place des Arts. J’entends le texte dans mes oreilles, mais aussi l’effervescence de la ville, le son des voitures qui passent, des gens qui rient, discutent, crient.

Le procédé audio utilisé est déstabilisant. Il ne nous coupe pas du «vrai monde», mais crée plutôt une fascinante dimension parallèle dans laquelle nous vivons tout en restant conscients du monde extérieur. Il nous fait sentir comme des âmes errantes, rien de moins.

La Place des Arts n’est alors plus l’endroit que je connais et où je viens plusieurs fois par année pour combler mes envies culturelles. C’est maintenant une scène, un décor dans lequel nous déambulons tranquillement. Les passants, sans être au courant, sont devenus des acteurs. Leurs humeurs, leurs actions, les bruits, la météo: tout vient teinter l’interprétation que je me fais des mots qui planent dans mes oreilles.

Je dois avouer qu’il m’aura pris un certain temps avant de ne plus être déstabilisée devant l’image que je devais renvoyer aux gens qui me voyaient déambuler lentement, main dans la main, sans dire un mot.

Il faut accepter, en participant à cette expérience unique, que si la ville et ses habitants prennent part à la performance, nous en devenons, en quelque sorte, également une pour eux. C’est quand on accepte cela que toute la magie opère et que nous pouvons pleinement nous laisser transporter à travers la beauté de l’expérience.

Mais bien honnêtement, très rares sont ceux qui nous remarquent. L’œuvre nous fait réaliser à quel point les gens sont dans leur bulle, vont vite et ne prennent pas le temps de s’arrêter, comme nous le faisons à plusieurs reprises dans ce parcours. La vie continue son cours, sans que personne ne se doute de ce que nous sommes en train de ressentir, parallèle percutant avec le deuil et la symbolique de ces lieux devenus mythiques pour Mélanie.

Tous les arrêts que nous effectuons dans ce parcours sont réfléchis et apportent une dimension supplémentaire aux propos émis au même moment dans nos oreilles. Ils nous permettent un point de vue et différentes perspectives sur nous-mêmes, sur les passants, sur les bâtiments qui ornent la Place des Arts, sur leur architecture et leur matière.

Les images devant nos yeux sont en symbiose avec le texte qui, lui, fait des allers-retours entre le deuil d’un père ainsi que l’histoire architecturale et politique des lieux où s’est déroulé ce triste et marquant évènement. Mais la vie continue de battre son plein sans que personne ne se doute de ce que cet endroit signifie pour cette artiste à qui je tiens la main.

Crédit photo : Emmanuelle Boileau

Photo: Emmanuelle Boileau

La fin de l’errance ou la prise de conscience du réel

Le parcours se termine avec une finale particulièrement touchante après près d’une heure et quinze minutes à redécouvrir la Place des Arts sous tous ses angles, en explorant ses moindres recoins, et en se laissant mener par le texte, porteur d’un grand lot d’histoire et d’émotions.

C’est terminé. Je retire mes écouteurs. Mélanie me lâche la main. Je me retrouve submergée par l’émotion que m’a procurée ce partage d’une immense intimité, d’une sensibilité et d’une humanité comme il s’en fait rarement de nos jours.

Mélanie, à la toute fin de son récit, nous remercie de la présence que nous lui avons apportée, dont elle a longtemps été à la recherche afin de passer à travers cette épreuve et de réussir à pleinement faire son deuil. Moi aussi j’ai envie de la remercier: pour son exemple de résilience, pour sa sensibilité, autant humaine qu’artistique, pour sa créativité hors-norme, pour la beauté de son œuvre, et pour sa générosité qu’elle nous accorde en fin de parcours. Elle m’a écouté et a répondu aux questions qui me venaient en tête suite à cette expérience qui m’a chamboulée.

Errances est loin d’être une simple performance. C’est une oeuvre qui sort des sentiers battus et qui va à la rencontre de ses spectateurs, comme une séance d’art-thérapie dans laquelle on s’offre une présence mutuelle qui fait du bien. Autant à la créatrice qu’aux humains privilégiés de pouvoir participer à une expérience de la sorte.

Je vous le dis, il faut le vivre!

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