«Fièvre» de Rosalie Cournoyer au théâtre Premier Acte | Bible urbaine

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«Fièvre» de Rosalie Cournoyer au théâtre Premier Acte

«Fièvre» de Rosalie Cournoyer au théâtre Premier Acte

Interroger les failles de l’intime

Publié le 8 octobre 2019 par Athéna Whitton-Clément

Crédit photo : David Mendoza Hélaine

À propos du théâtre de Sarah Kane, le metteur en scène Thomas Ostermeier disait qu’il était question de l’«implacable», de ce dont on ne peut raisonner, de ce dont on ne peut s’affranchir, en quelque sorte. Avec Fièvre, qui entame la programmation 2019-2020 du théâtre Premier Acte, l’enjeu est de même essence. L’intime brûle et sombre doucement mais non moins dangereusement vers l’irrémédiable.

C’est une création de la compagnie Vénus à Vélo qui nous est donc offerte à l’aube de ce nouvel automne. Intitulée Fièvre, la pièce est signée par Rosalie Cournoyer, diplômée du conservatoire d’Art dramatique de Québec en 2018, qui porte ici double chapeau, puisqu’elle en assure également la mise en scène.

Sil sagit bien dune fiction, laspect de lespace ne nous éloigne jamais vraiment dune tragédie que lon pourrait qualifier de quotidienne. Car si le sujet traite dun drame peu ordinaire, il témoigne néanmoins dune réalité qui peut toucher tout le monde, de près ou de loin, et à plusieurs niveaux.

Pendant la durée de la pièce, nous nous trouvons face à une salle de bain où tout se passe et où tout se finira comme annoncé. Un huis clos teinté de lumière blanche, de lumière douce et rosée, tantôt blafarde, tantôt tamisée, sur un carrelage qui nous rappelle autant la sensation du froid que l’apaisement de s’y allonger. Lieu dont le principal et essentiel attrait demeure le bain, véritable refuge et rempart contre l’extérieur pour Elle, interprétée par l’élégante et énergique Carolanne Foucher. La comédienne est par ailleurs issue de la même cohorte que celle qui l’aura dirigée dans ce projet.

Partager une histoire à issue unique

Fièvre nous raconte la dépression d’une jeune femme et rend compte d’une amitié qui lui est indispensable pour tenir. De prime abord, il s’agit donc d’Elle et Lui, deux inséparables. Mais il y a également un piano semi-caché. On aura d’ailleurs l’occasion d’entendre une unique fois la voix de la pianiste, Rebecca Marois, au tout début du spectacle. Comme un indice semé à double sens, elle nous met en garde contre – et nous permet– l’oubli de sa présence, même si on peut l’apercevoir assez rapidement à travers une vitre teintée, avant qu’elle ne disparaisse jusqu’à la fin.

Cette image que l’on aura d’elle fera d’ailleurs office de figure de prémonition: après que Lui ait installé en silence les prémisses de l’histoire, ritualisant ainsi ce qu’il ne parviendra pas à exorciser chez son amie, Elle nous apparaît tel un fantôme dans un miroir, puis en chair comme en songe, en parure de Cléopâtre, celle qui dans les mots de Shakespeare déclarait: «I am sick and sullen / Je suis malade et triste». Ça, c’est au début. Puis Elle / Cléopâtre nous entraîne dans sa danse fiévreuse et violente.

Ce vide qui menace de nous habiter

Pour une des rares fois, on nous parle du vide, c’est-à-dire le vide qui provoque la saturation et non le contraire. Le vide comme absence de sens, tel que fondamental. «Je flotte» nous dit la jeune femme, et sans cesse nous est rappelé cette image – le leitmotiv –métaphore de la coquille et des oeufs cassés imaginés (suggérés par le texte) ou apparents (littéralement gestualisés ou en projection sur le décor), laissant couler, glisser une matière incapable de trouver adhérence à aucune surface.

C’est par conséquent le terrible qui devient poétique, et c’est en cela que réside la profondeur du texte de Rosalie Cournoyer. L’idée de la mort n’est pas basée sur un souci d’ordre esthétique, et la souffrance qui nous y conduit s’avère être une maladie sévère, bien concrète. Le réel est bien là, et les conversations entretenues par le duo nous confèrent davantage de repères identificatoires aidant à ne pas isoler, sinon rendre hermétique le mal qui se trouve au coeur du drame représenté.

Ainsi, Lui (Vincent Michaud) nous livre quelques secrets quant à sa plus longue relation amoureuse (cachée) corollaire aux premiers émois de son homosexualité. Lui aussi a son lot d’affres, même si toutefois il incarne l’élément solide et serein de leur relation.

Malgré quelques moments forcés, le duo est d’une sincérité remarquable. Si certains monologues paraissent moins maîtrisés – récitations dont le ton ne trouve étrangement plus appui dans la force du rapport existant entre les deux personnages / comédiens –, les dialogues et paroles échangées sont sublimes et abondent en complicité. Tout au long de la pièce, on voit leurs deux corps presque nus, faillibles, fraternels, des corps sans pudeur, sans limites, car l’intime n’est jamais loin, la brèche toujours ouverte ou prête à l’être.

Une création dans laquelle tout simbrique avec justesse

À quelques reprises, on a l’impression que c’est la musique, en grande partie, qui nous tient en équilibre, qui compose finalement le réel et nous y tient liés, nous empêche d’être anéantis par la «maladie de la mort», pour reprendre l’expression de Duras. Donc jonglant entre musicalité et respire (par le silence), la pianiste Rebecca Marois dessine par sa dextérité et sa sensibilité un fil extrêmement fin, une frontière délicate entre coeur battant et détresse profonde.

À propos de la mise en scène et de la scénographie, absolument complémentaires, rien ne serait interchangeable. Le tout regorge de détails, et la scène est parsemée de surprises et de subtilités. Tout est renvoi, symbole, à double tranchant. L’ensemble, incluant le texte et le dispositif audiovisuel, semble avoir été construit comme un tableau aux multiples perspectives et témoigne d’un travail méticuleux et passionné.

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À cet effet, l’utilisation du caméscope, les enregistrements vidéo et les projections sont d’une pertinence que l’on peine généralement à trouver au théâtre. Ici il y a une signification à leur emploi. On y voit autant la rétrospective nostalgique d’une amitié sans pareil que le souci de filmer chaque parcelle d’Elle, comme on scrute un visage en détail pour percer la pensée qui se profile derrière. Le procédé technique s’avère efficace, puisqu’on se met à chercher dans ces images, avec Lui, ce qui est imperceptible, mais qui aurait été manqué, ce qui aurait pu faire éviter la catastrophe et sauver Elle de sa prison intérieure.

Sans doute y a-t-il eu des moments de synchronicité durant la conception de ce spectacle – sinon, on peut en conclure que rien n’a été laissé au hasard. Autre point important, tout n’est pas dit ou pré-mâché ou explicité dans cette pièce, et ça fait du bien.

Se tenir face à soi demande du courage

Un jour à la fois, une action, un geste, un petit effort… cette technique du «jour après jour, un peu, pour aller mieux, de mieux en mieux» que vient à mentionner Elle, à bout de souffle, nous conduit à la question du répit. Comment s’en sortir quand tout nous «cale» (pour reprendre le terme qu’elle emploie)?

En réponse, ces instants furtifs, tels des éclairs de lucidité, qui surviennent avec quelque dérision intrinsèque à la pièce ou provenant de la jeune femme elle-même au regard de ses crises. Elle peut rire d’elle-même dans les moments les plus pathétiques et d’autres fois, se laisser happer malgré elle par sa douleur, impuissante face à sa propre personne.

Ce texte nous conduit loin dans l’abîme et le «traumavertissement» inscrit dans le programme est totalement justifié. La jeune compagnie aura même eu l’attention de concevoir un petit safespace à l’extérieur de la salle pour qu’on puisse s’y réfugier au besoin.

Cela dit, il faut souligner le travail de direction d’acteurs en ce sens qu’à aucun moment il n’y a déroute. C’est-à-dire qu’une histoire nous est racontée et elle l’est de manière authentique et honnête. On ne frôle jamais le journal intime ou l’exutoire personnel. On observe beaucoup de soin et de bienveillance dans cette création, et cela compte au-delà de ce qui peut être confrontant. Entre rires et pleurs, il est une vérité profonde qui finit par surgir: la beauté de l’humain en ce qu’il a force de s’acharner à survivre et à se battre pour aimer la vie.

Un peu de recul à travers le rire, donc, qui évite le pathos ou la complaisance et qui amène de la légèreté et du soulagement à travers la trame narrative.

On sort de ce spectacle avec un besoin irrépressible de se sentir libre et de vivre pleinement. Mais ce qui marque davantage, c’est ce désir de prendre soin de soi et des autres. Plus tard, on en revient aux mots de l’autrice: «Je voulais jeter ces détresses sur le plateau [] leur donner le droit dexister sans être étouffées». Tenter de mieux exister avec soi, donc, pour (tenter de) mieux exister avec les autres.

Quant à son rire, fort et éclatant, c’est ce qu’on retiendra d’Elle.

«Fièvre» au théâtre Premier Acte en images

Par David Mendoza Hélaine

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