«Fredy» d’Annabel Soutar en reprise au Théâtre La Licorne | Bible urbaine

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«Fredy» d’Annabel Soutar en reprise au Théâtre La Licorne

«Fredy» d’Annabel Soutar en reprise au Théâtre La Licorne

Tous les mondes de Montréal-Nord

Publié le 20 décembre 2017 par Alexandre Provencher

Crédit photo : Maxime Côté

Ouf. Que d’émotions, de questionnements, de débats après avoir assisté à cette pièce, Fredy, de la compagnie Porte Parole, de retour à la Licorne pour un bref séjour en décembre! À l’issue de l’heure et demie que dure cette pièce de théâtre documentaire, on ne peut se taire: la pièce force à la discussion, à la prise de parole face à l’incompréhension suscitée par la mort malheureuse de cet adolescent, une mort encore polémique et médiatisée. La discussion que poursuit la pièce est donc fort appréciée. Annabel Soutar livre ici, avec Fredy, un objet théâtral qui confirme avec vigueur l’importance de l’art dans les débats de société et son utilité dans la construction d’une identité citoyenne. Ce n’est pas peu dire.

Fredy. Ce prénom ne vous est pas étranger. C’est celui de Fredy Villanueva, jeune citoyen de Montréal-Nord abattu par le policier Jean-Loup Lapointe le 9 août 2008. Sa mort s’est accompagnée de manifestations importantes, de protestations, d’une enquête publique, mais surtout d’un débat important quant au profilage racial et d’un certain système d’omertà au sein du corps policier: le système qui protège le système. Et, c’est justement le propos de la pièce.

En effet, la démarche de recherche, rigoureuse et quasi journaliste, qu’oblige le théâtre documentaire, a amené l’équipe de Porte Parole à éplucher les 25 000 pages du rapport d’enquête et à solliciter des rencontres avec des proches et témoins des évènements qui ont mené à la mort de Fredy Villanueva. Les circonstances ayant provoqué sa mort ne sont pas clairement énumérées et, malgré les années d’enquête et les poursuites, on se trouve continuellement dans une zone de gris, à savoir une zone bien délicate.

Il faut comprendre que l’auteure prend position. Elle pourfend l’opacité de l’enquête, le manque de collaboration et d’ouverture des policiers et les méthodes incompréhensibles, voire douteuses, des forces de l’ordre. On ne peut qu’être en accord avec cette démarche, cette quête de vérité. Comme le souligne l’avocat Alain Arsenault – le vrai et le personnage –, partie prenante de cette pièce, on comprend qu’il y a plusieurs mondes à Montréal-Nord.

Sur le plan de la mise en scène et du texte, on ne peut que saluer le travail d’Annabel Soutar et Marc Beaupré qui ont réussi à simplifier ce qui aurait pu devenir un galimatias juridico-administratif. Les sept comédiens habitent une scène d’une grande sobriété où trône en permanence une paire de souliers qui rappelle le funeste destin de Fredy. Les comédiens interprètent une panoplie de rôles: témoins, avocats, membres de famille, etc. Bien qu’imparfait, souvent inégal, le jeu des comédiens devient secondaire devant la profondeur et la pertinence des propos. Toutefois, il faut mentionner l’interprétation sentie et dynamique de Kémy St-Éloy, qui demeure une belle découverte.

Encore aujourd’hui, à Montréal-Nord, la population est divisée sur la mort de Fredy Villanueva. À certains égards, rares sont les occasions d’adresser cet enjeu et de crever l’abcès. Que cette démarche artistique qui s’arrête justement dans cette région de Montréal puisse apporter à la communauté, un moment d’échange constructif, un dialogue paisible et une ouverture qui panseront les plaies encore béantes de ce drame.

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Par Maxime Côté

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Vos commentaires

  • bobov

    « Encore aujourd’hui, à Montréal-Nord, la population est divisée sur la mort de Fredy Villanueva. À certains égards, rares sont les occasions d’adresser cet enjeu et de crever l’abcès. »

    Pardon ? Seulement cet automne, le nom de Fredy Villanueva est revenu dans les médias à maintes occasions : décision de la Cour d’appel du Québec confirmant le rejet des poursuites civiles des victimes de l’intervention policière du 9 août 2008, décision de la Cour supérieure confirmant le rejet de la plainte criminelle privée logée contre l’agent Jean-Loup Lapointe, intervention de la mairesse Valérie Plante dans le débat sur la commémoration de la mémoire du jeune défunt.

    Et encore aujourd’hui, il y a cet article de Radio-Canada sur la poursuite civile intentée contre l’avocat de la famille qui, pour reprendre les mots du juge Fraiberg, a fait preuve de « négligence grossière » dans ce dossier.

    Si la cause est encore dans la sphère publique, c’est parce que la mère de Fredy Villanueva n’a jamais renoncé à obtenir la vérité et la justice pour le décès de son fils. Et parce qu’il y a encore un petit comité de soutien qui se démène avec les moyens du bord pour faire avancer la cause.

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