Isabelle Blais et Luce Pelletier nous dévoilent l'idée derrière «Strindberg» à ESPACE GO | Bible urbaine

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Isabelle Blais et Luce Pelletier nous dévoilent l’idée derrière «Strindberg» à ESPACE GO

Isabelle Blais et Luce Pelletier nous dévoilent l’idée derrière «Strindberg» à ESPACE GO

S’approprier la parole pour mieux l’actualiser

Publié le 15 avril 2019 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : Maxime Côté

Pour conclure le Cycle scandinave du Théâtre de l’Opsis, la metteure en scène Luce Pelletier a décidé de mettre en lumière le travail d’August Strindberg, une figure importante du théâtre moderne. Toutefois, plutôt que de monter l’une de ses pièces, c’est plutôt à ses écrits personnels et à ses opinions qu’elle a décidé de s’attaquer, en permettant aux trois ex-femmes de cet homme manipulateur, qualifié de misogyne, de lui répondre, plus de cent ans plus tard. Rencontrée en entrevue aux côtés de la comédienne Isabelle Blais, Luce Pelletier nous présente l’idée derrière cette création collective de neuf autrices actives, qui avaient carte blanche pour s’imaginer ce qu'elles auraient fait de ce Strindberg-là, elles?

«C’est délicat, parce qu’on est le personnage, et en même temps on est la parole de ces filles-là!», déclare la comédienne Isabelle Blais, interprète de la première femme d’August Strindberg, pour qui Jennifer Tremblay, Marie Louise Bibish Mumbu et Catherine Léger ont écrit des partitions très différentes, tantôt sous forme de prise de parole très franche, tantôt comme une sorte de fabulation, imaginant différents scénarios qui auraient pu se produire.

C’est que l’imposante correspondance qu’a entretenue Strindberg au fil de sa vie a laissé des traces, tout comme ses idées, ses opinions et même ses excès, mais on ne sait rien des réactions de ses femmes.

«C’était une autre époque; les femmes devaient moins répondre que maintenant. Donc, l’idée de base, c’est de donner des réponses de 2019 dans la bouche de ces femmes-là, de leur donner un moyen de répondre autrement», illustre Luce Pelletier.

Consciente que chaque autrice réagirait différemment aux propos de l’auteur, la metteure en scène a envoyé des lettres soigneusement sélectionnées pour chacune. «Les autrices ont reçu de vraies lettres de Strindberg, et je leur ai demandé de répondre avec leurs mots. Je ne voulais pas du Rachel Graton qui fait semblant qu’on est au 19e siècle; je voulais qu’elles répondent avec leurs propres mots et sensibilités, et de leur façon», explique celle qui, autour des répliques des autrices, a utilisé des extraits de réels écrits théâtraux, romanesques et épistolaires de l’auteur, afin de mettre en scène sa vie et ainsi permettre de découvrir l’histoire de l’auteur de Mademoiselle Julie et Le Songe.

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La comédienne Isabelle Blais et la metteure en scène Luce Pelletier. Photos: Juno Photo et Maxime Côté

Un personnage complexe et paradoxal

«On est en 1912, il est à la veille de mourir, on est un peu dans les limbes, et il voit ces femmes-là qu’il a aimées arriver. Il règle ses comptes avec elles, et elles règlent leurs comptes avec lui, un peu comme des fantômes du passé. Et comme Strindberg a quand même inventé l’expressionnisme au théâtre, ça permet ça: c’est un peu mosaïque, un peu éclaté. Lui-même a mis beaucoup de spectres sur scène, donc on n’est pas à un spectre près!», raconte Luce Pelletier, qui affirme que le Suédois traitait toutes les femmes de la même façon. Amoureux passionné, admiratif des femmes de lettres ou actrices – des femmes intelligentes et autonomes – à qui il faisait la cour, celui-ci voyait cependant d’un mauvais œil leur liberté une fois qu’elles l’épousaient, désirant plutôt les garder à leur place: à la maison.

Lorsque les femmes refusaient d’obtempérer et de renier leur liberté, l’auteur tombait dans une grosse colère. «C’est la colère d’un homme qui s’est fait blesser. Quand tu es en colère, tu en dis, des choses; c’est véhément, et ça peut être de la haine! Il était amoureux, mais à partir du moment où ça n’allait plus du tout, l’amour se changeait en haine, comme tant de personnes! On en connait des drames domestiques; mais lui, quand ça n’allait plus, il déversait son fiel, il écrivait à tous ses gens. C’est comme en réponse à de la colère, à de la peine, peut-être, mais dans son cas, ce sont des écrits qui restent et qui ont été publiés!», analyse Isabelle Blais, qui croit que l’auteur représentait un énorme paradoxe.

«C’est un être complexe. Il n’est pas tout noir ni tout blanc; parfois, il lance des phrases complètement révoltantes, très rétrogrades, et après ça, il a un propos beaucoup plus nuancé où il est pour l’émancipation de la femme, dans la mesure où il peut l’admirer, mais il ne peut pas vivre avec», exprime la comédienne, qui considère qu’il est encore pertinent de mettre en lumière de tels comportements, puisque l’égalité entre les genres n’est toujours pas acquise.

«On voudrait le haïr, mais en même temps, on se dit qu’il était quand même avancé de dire certaines choses, comme «Il faut libérer les hommes de leurs préjugés et les femmes vont être du coup libérées»; c’est comme dire qu’il admet que les hommes ont des réticences à ce que la femme s’émancipe, et qu’il était conscient qu’ils avaient leur rôle à jouer. En même temps, il était capable de traiter les femmes de demi-singes!»

S’approprier la parole pour mieux l’actualiser

Comme la réponse des femmes de l’époque n’existe pas, il est possible de s’imaginer toutes sortes de répliques, dans toutes sortes de contextes. Que ce soit l’écriture tout en finesse d’Anaïs Barbeau-Lavalette, le rythme et la poésie très affirmés de la prise de parole directe de Marie Louise Bibish Mumbu, qui imagine une réponse très frontale à des extraits spécifiques, ou encore la rencontre factice entre Strindberg et l’une de ses femmes afin de discuter de leur divorce, imaginée tout en délicatesse par Anne-Marie Olivier, chaque partie écrite par les autrices est une œuvre théâtrale en soi. De différentes factures, chacune laisse la place aux sensibilités de ces femmes, sans toutefois tomber dans un féminisme très engagé et militant.

«J’aime ces autrices-là d’un amour fou. Je les cherchais différentes, je ne voulais pas que ça se ressemble, que ce soit unidimensionnel», ajoute Luce Pelletier, qui a notamment choisi la poète et philosophe Véronique Grenier dans cette optique-là. Le résultat sera donc forcément éclaté, parce que les autrices ne sont pas allées dans la même direction, malgré la même prémisse de base. «On endosse un peu la parole de ces femmes-là, c’est pourquoi il y a des affaires là-dedans qui me parlent beaucoup, d’autres que moi je n’aurais pas exprimées comme ça, mais c’est chacun son univers. L’exercice est intéressant: il faut se plonger dans la pensée et l’univers de chacune de ces filles-là, en ressortir, et après ça replonger dans un autre univers», explique Isabelle Blais.

Finalement, August Strindberg était un homme de son temps, mais qui essayait fort d’être avant-gardiste. Malgré tout, «je ne pense pas qu’aujourd’hui on écoute ça et qu’on reste passive comme femme. En même temps, c’est fait avec nuance, donc on ne le voit pas juste comme un méchant là-dedans», nous rassure Luce Pelletier, qui trouve important de néanmoins découvrir cet auteur majeur, puisqu’il est méconnu chez nous. «On ne va pas jusqu’à prendre pour lui; il a quand même dit des horreurs! Mais je ne l’ai pas juste montré noir. Il se demande vraiment «Mais qu’est-ce qui nous est arrivé? Pourquoi ça n’a pas fonctionné?» Il était très tourmenté».

Ne serait-ce que pour les réflexions que la pièce Strindberg alimentera chez les spectateurs – d’où on part et où est-ce qu’on veut aller? Quel a été le chemin parcouru? – la comédienne Isabelle Blais invite les gens à venir découvrir le personnage ainsi que son œuvre, et aussi la parole de ces neuf autrices de grand talent qui ont concocté ces scènes tantôt poétiques, tantôt qui interpellent vivement. En fin de compte, «ça permet de voir qu’on part vraiment de loin et qu’on a traversé un long chemin, mais qu’il y a des choses qui sont encore un peu pareilles» même si, on l’espère tout comme la comédienne, «la plupart des hommes aujourd’hui ne cautionneraient pas les propos de Strindberg».

Ne ratez pas cette production du Théâtre de l’Opsis, mise en scène par Luce Pelletier, et présentée à ESPACE GO du 23 avril au 12 mai 2019. Procurez-vous vos billets au www.espacego.com/strindberg et venez apprécier et entendre les textes d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Rachel Graton, Véronique Grenier, Emmanuelle Jimenez, Suzanne Lebeau, Catherine Léger, Marie Louise Bibish Mumbu, Anne-Marie Olivier, August Strindberg et Jennifer Tremblay.

*Cet article a été produit en collaboration avec Théâtre de l’Opsis.

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