«J'accuse» d'Annick Lefebvre au Théâtre d'Aujourd'hui

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«J’accuse» d’Annick Lefebvre au Théâtre d’Aujourd’hui

«J’accuse» d’Annick Lefebvre au Théâtre d’Aujourd’hui

L'inoubliable accusation, avec un grand A

Publié le 17 avril 2015 par Marie-Hélène Proulx

Crédit photo : Valérie Remise

Difficile d'être plus touchantes que ne le sont tour à tour Ève Landry, Catherine Trudeau, Alice Pascual, Debbie Lynch-White et Léane Labrèche-Dor, en reprenant le texte d'Annick Lefebvre. Pourtant, le texte auquel elles devaient donner chair ne laissait que peu de marge aux actrices pour reprendre leur souffle: thèmes lourds, phrases complexes, rapidement enchaînées, exprimées sous la forme alambiquée du déni et portées par une tension constante, sans aucune réplique pour prendre une pause. Mais la magie opère et insiste. Les actrices ont maintenant pour mission de maintenir ce rythme jusqu'au 9 mai.

À travers elles, Annick Lefebvre donne des voix aux artisanes anonymes du quotidien qui s’obstinent à donner un sens à leur existence, malgré la banalité du chaos qui les entoure. L’accusation repose ici sur leur besoin rageur de défendre une cause, même lorsqu’elles ne se sentent pas en état de défendre quoique ce soit, parce que la cause est perdue d’avance et que l’espoir d’être entendues est devenu, en elles, une flamme bien vacillante.

Cette même volonté se solde chez chacune par une amertume différente. Ève Landry révèle d’abord les pensées secrètes de la vendeuse de bas étage qui se déchaîne à défendre que la beauté existe, même au cœur de l’hésitation d’une cliente snob entre deux paires de bas de nylon. Cette critique est succédée par un constat d’horreur de la parvenue qu’interprète Catherine Trudeau, lorsqu’elle prend conscience qu’en combattant pour échapper à la misère, elle n’est devenue que ce combat. Alice Pascual apporte ensuite une touche plus lumineuse, par la tendresse qu’elle porte en elle, malgré le drame de la solitude qui lui colle à la peau. Par ses aveux, chacune prépare ainsi le terrain de la suivante, l’attaque pour mieux se défendre et se définir elle-même, ce qui crée, entre elles, une étrange impression de miroir déformant.

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Dans ce décor composé de béton et de préfini, l’impertinente laideur garde toute sa pertinence. Il semble toutefois d’autant plus vide que la majorité des actrices transmettent tout par la voix, les larmes, et bougent peu. Debbie Lynch-White fait un peu plus appel au mouvement. Elle se retrouve surtout avec le lourd mandat d’accorder au spectateur le droit de rire d’une profonde détresse, tout en maintenant ce crescendo émotionnel, ce qu’elle parvient à faire de façon impressionnante. En s’adressant subitement directement à l’auteur, son personnage de groupie d’Isabelle Boulay lui reproche violemment de ridiculiser injustement sa quête de tendresse. Durant cette longue accusation, elle révèle aussi des liens inusités entre l’auteur et les différents personnages.

Le passage de la dernière actrice, Léane Labrèche-Dor, qui raconte son deuil d’un être aimé, laisse ensuite la confuse et délicieuse impression de se retrouver au confluent de l’histoire de l’auteure et de cinq versions différentes de sa rage intime. Lefebvre s’est-elle vraiment dévoilée ou pousse-t-elle simplement son public jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à l’ultime moment où il a terriblement besoin d’y croire? Elle en garde le mystère. Une chose est certaine: ce mystère vaut la peine d’être vécu.

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