«La Face cachée de la Lune» de Robert Lepage au Théâtre Jean-Duceppe | Bible urbaine

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«La Face cachée de la Lune» de Robert Lepage au Théâtre Jean-Duceppe

«La Face cachée de la Lune» de Robert Lepage au Théâtre Jean-Duceppe

Oser rêver grand

Publié le 5 avril 2019 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : David Leclerc

Après avoir été joué quelque 450 fois, dont plus de 300 par le même comédien, dans 65 villes de 27 pays, un spectacle peut-il encore surprendre, enchanter, émerveiller? C’est 19 ans après sa création par Robert Lepage que les codirecteurs artistiques du Théâtre Jean-Duceppe ont eu envie de faire découvrir La Face cachée de la Lune, œuvre majeure de Lepage, mais aussi de la dramaturgie québécoise contemporaine, à une nouvelle génération. Présentée jusqu’au 11 mai, cette expérience théâtrale hors du commun n’a rien perdu de son inventivité, et tant les jeunes à la découverte de l’art théâtral que les passionnés chevronnés qui y étaient en 2000 en 2003 ou en 2011 ressortiront ravis et fascinés par le voyage proposé.

Ayant repris le flambeau de ce solo théâtral en 2001 et l’interprétant tant en français qu’en anglais un peu partout dans le monde, le comédien Yves Jacques est nécessairement très à l’aise avec les différents personnages qu’il doit incarner. Le plus souvent Philippe, mais aussi son frère André, leur propre mère ou même un médecin, les différentes personnalités demandent des accents et des postures différentes, mais le comédien sait faire: jamais il ne démontre une hésitation, jamais il ne laisse paraître un instant un texte récité de façon mécanique, et toujours il habite l’immensité de la scène du Théâtre Jean-Duceppe sans laisser ressentir de vide ni de solitude. L’attention est toujours réquisitionnée, les yeux, constamment émerveillés.

Le jeu d’Yves Jacques est d’une limpidité incroyable. Même sans mots, il arrive à bâtir des histoires complexes que le public arrive à suivre dans les moindres détails, sans jamais perdre une bribe.

On ne peut qu’être ravis par la performance habile du comédien dans cette partition exigeante tant au niveau physique qu’en raison de son texte assez touffu. Faisant tantôt éclater de rire le public, tantôt le soufflant devant des prouesses de jeu corporel, Yves Jacques n’a rien perdu de sa fougue et de son aura fascinante, contrairement à son personnage, Philippe.

Cet homme qui tente désespérément d’obtenir son doctorat avec sa thèse au sujet des programmes d’exploration spatiale du XXe siècle, qui aurait été motivé non pas par la curiosité et la soif de savoir, mais bien par le narcissisme, manque d’envergure dans son appartement miteux et son emploi de sollicitation téléphonique, en comparaison avec son frère cadet, André, présentateur au canal météo, en couple et bien établi. Les deux frères sont aux antipodes jusqu’à la fin, mais le public verra se déployer sous ses yeux la progression de leur relation au même rythme que les progressions des différentes missions spatiales télévisées qui fascinaient tant le jeune Philippe.

La mise en scène de Robert Lepage est, à ce compte, finement pensée et travaillée. Faisant écho à la lente réconciliation entre Philippe et André, la projection d’images et de bandes sons d’archives spatiales ponctuent et agrémentent la pièce, marquant la lente progression des relations entre les États-Unis et la Russie (les astronautes – relatif aux astres – et les cosmonautes – relatif au cosmos: c’est complètement différent!) dans la course à la Lune, qui se rejoignent finalement et passent par-dessus leur amertume, «le principal obstacle à la réconciliation. Tu peux pas réconcilier deux peuples ou deux individus si t’entretiens constamment de l’amertume».

C’est d’abord le grand pan de mur miroité – comme la surface de la Lune que les gens croyaient être le reflet de la Terre, avant les découvertes de Galilée – qui impressionne. Permettant des effets de génie, dont la scène au bar d’un hôtel de Montréal et cette finale magnifique, poétique et même apaisante, cette structure a beau être imposante et représenter le plus gros morceau de la proposition scénographique, on n’en remarque pas moins les pans de mur polyvalents et mobiles, à la surface d’ardoise pour qu’on puisse y écrire à la craie, et cette ouverture dans le mur, tantôt laveuse, tantôt sécheuse ou même hublot, qui permet de belles scènes rivalisant d’inventivité.

D’ailleurs, jamais a-t-on vu une simple planche à repasser servir autant d’usages, et Robert Lepage montre bien que même avec relativement peu d’accessoires, si on a beaucoup d’imagination et de créativité, on peut faire de grandes choses.

Et même si le travail du son et de la vidéo est aussi ingénieux que les utilisations des décors et les propositions scéniques, jamais on ne sent de la part du metteur en scène d’effet de style plaqué. C’est plutôt une vision de metteur en scène de talent qui se déploie devant le public; un créateur qui ne se limite pas et qui ose rêver grand.

Car La Face cachée de la Lune, c’est bien plus que de l’originalité. C’était déjà avant-gardiste lors de sa création, et c’est encore aussi magique et absolument impressionnant, quelque 20 années plus tard.

«La Face cachée de la Lune» chez Duceppe en images

Par David Leclerc

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