«Le dire de Di» de Michel Ouellette au Théâtre Prospero | Bible urbaine

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«Le dire de Di» de Michel Ouellette au Théâtre Prospero

«Le dire de Di» de Michel Ouellette au Théâtre Prospero

Prise de parole

Publié le 2 novembre 2018 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Marc Lemyre

Dans un paysage théâtral où les tourments des trentenaires et les angoisses et contradictions des baby-boomers foisonnent, la naïveté est une qualité assez rare. Le dramaturge franco-ontarien Michel Ouellette, même s’il a une quarantaine de pièces à son actif, ne s’est jamais départi de son âme d’enfant, et se met ici dans la peau d’une adolescente avec une facilité déconcertante.

On voit dans ce magnifique récit la vie à travers les yeux de Di, que ses parents ont appelé Diane, et qui rebaptise son entourage selon sa fantaisie; son frère Jérémie devient Dorémi, «parce que c’est plus beau», tandis que sa mère Catherine hérite du nom Makati. Di est la seule enfant du foyer, une maison près de la forêt, car son frère et sa sœur étudient à l’extérieur. Elle est entourée de son père (Paclay), de Makati et de Mario, son amant. Cette configuration cosmique a récemment été frappée d’un grand malheur, et c’est cette tragédie que nous raconte lentement la narratrice.

Avec beaucoup de fantaisie et une langue extrêmement vivante, Di – en mode verbomoteur – a une manière très particulière de voir les évènements qui l’entourent, et de les raconter. S’adressant directement au public, comme s’il s’agissait d’un tribunal imaginaire qui s’est matérialisé là par la seule force de son imagination, elle multiplie les détours, les observations et les anecdotes, avec une poésie pénétrante, prenant son temps pour bien situer les malheureux évènements qui précèdent son traumatisme, comme si elle ne souhaitait l’évoquer que le plus tard possible.

La mise en scène signée Joel Beddows, couplée avec la scénographie dystopique de Michael Spence, nous plonge efficacement dans l’univers intérieur de Di, impression que ses mouvements saccadés et paranoïaques renforcent. L’expérience, déjà superbe grâce à la prose pleine d’allitérations de Michel Ouellette, prend tout son sens lorsque ceux-ci sortent de la bouche émerveillée de Marie-Ève Fontaine, interprète extraordinairement investie. Les cadres décentrés représentent la réalité qui glisse lentement vers ailleurs; peut-être sommes-nous dans la tête de Di, ou alors sommes-nous une projection de ses fantasmes sous la forme du récit qu’elle tisse – quoi qu’il en soit, l’immersion est totale.

Ce conte champêtre, qui bascule dans la noirceur quand le paradis de Di est menacé par une exploitation minière et sa lobbyiste qui lui fait de l’œil, évite de près une tournure pamphlétaire et demeure immergé dans la poésie jusqu’au bout: «Au milieu de sa chanson, Mario a défunté. Son corps s’est évanoui dans l’air brouillé de la mélodie, dans les brumes des rimes embrassées, des bras, des jambes, à l’unisson, deux yeux, deux oreilles, une bouche, un nez, une face souriante, son corps pris en souricière entre aujourd’hui et hier, dans les musiques des jours qui chantent. Son corps pouvait plus tenir en place. Ça fait qu’il est parti. Salut, Mario.»

Salut, Di.

«Le dire de Di» au Théâtre Prospero en 3 photos

Par Marc Lemyre

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