Le FTA présente «Fantasia» au Théâtre Centaur | Bible urbaine

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Le FTA présente «Fantasia» au Théâtre Centaur

Le FTA présente «Fantasia» au Théâtre Centaur

«Regarder l'autre est un acte révolutionnaire»

Publié le 26 mai 2019 par Edith Malo

Crédit photo : Magda Hueckel

Vivre le moment présent. Lâcher prise. Des concepts que l'on entend régulièrement... et si l'expérience se transposait au théâtre? Dans Fantasia, la jeune metteure en scène d'origine polonaise Anna Karasińska cherche à déconstruire les codes du théâtre traditionnel en s'inspirant de sa pratique du bouddhisme. Ainsi, le public n'est pas convoqué à une pièce typique avec une trame narrative dotée d'un début et d'une fin. La matière première, ce sont les six comédiens se déplaçant sur une scène dépouillée, sous un éclairage cru, devant un public bien à vue et plongé dans la clarté.

Anna Karasińska est cachée au fond de la salle. Seule sa voix omnisciente émet des indications de jeu aux acteurs. Prononcées en polonais, les indications sont surtitrées en français et en anglais. Largement improvisées, certaines parties sont préparées et connues des acteurs, les rares fois où ceux-ci récitent des textes, notamment.

La proposition est intéressante et stimulante sur le plan de l’imaginaire, car les acteurs demeurent immobiles. Seuls leurs faciès ou leurs rictus demeurent perceptibles pour saisir l’intention et l’émotion.

Parfois, les directives n’induisent pas forcément une émotion, mais une situation difficilement interprétable: s’imaginer, par exemple, être un élément de la nature, sans la mimer, ou évoquer une réaction suite à une indication qui se représente moins bien. «Imaginez la personne qui a emballé votre boîte de raisins secs dans un pays lointain dont vous ignorez le nom». Le spectateur se fait également sa propre image mentale de l’indication, forcément, puisque aucun décor, voire aucun appui visuel ne lui sert de raccourci intellectuel.

Dans cette communion qui s’exerce entre l’acteur et le spectateur,  la metteure en scène cherche à faire naître un état de compassion comme avec la méditation. Si Anna prétend s’inspirer d’aucune thématique en particulier comme prémisses pour les improvisations, un thème qui lui est cher teinte l’ensemble de son processus créatif, c’est-à-dire «voir les autres».

Si le mandat recherché est de «garder le spectateur dans un état d’ambivalence, d’amusement et d’alerte», c’est totalement réussi. On prend plaisir à regarder les «personnages» qui se déploient devant nos yeux avec toutes leurs subtilités. Mais, justement, ce jeu nuancé, souvent observable uniquement par les mimiques, peut comporter un risque. Assise à la troisième rangée, j’avais personnellement accès à ces nuances, mais le spectateur, assis au dernier rang, devant également suivre les surtitres, est-ce qu’il voyait toutes ces variations? J’en doute.

Par contre, certaines improvisations sont plus éclatées et occasionnent à plusieurs reprises une vague de rires. Je pense notamment à Dobromir Dymecki, qui remue du pied timidement, dissimulant une appréciation gênante de la pièce «Shape of You» d’Ed Sheeran, alors qu’Agata Buzek se déhanche sans modération, et que les autres comparses doivent mimer la honte. Scène vraiment cocasse! Comme mentionné plus haut, certaines parties sont préparées et chorégraphiées. L’une d’entre elles retient l’attention puisqu’elle nous plonge dans une espèce de fable poétique.  La scène est plongée dans la pénombre.

Selon les indications d’Anna, Zofia Wichłacz aime raconter en public des histoires érotiques. Se tenant immobile au milieu d’un cercle de lumière, elle amorce l’histoire d’un serpent se mouvant jusque dans son lit. Elle s’adresse à un ami imaginaire alors que les autres personnages forment un «S», ondulant comme un serpent qui se meut jusqu’à se glisser près de Zofia. L’aspect ludique contraste avec les improvisations provoquant un état contemplatif déroutant.

La force de cette pièce réside dans l’humour, la fantaisie, de même que la curiosité hâtive comme un désir inassouvi d’assister à nouvelle saynète dès qu’Anna prononce «Zmania»/«Changement». Également dans cette invitation à naviguer entre le rire et l’attendrissement, tout en étant touché par la candeur des interprètes, vulnérables, tout de même, devant ce public qui les scrute à la loupe.

Cette expérience unique et particulière réussit à capter et à maintenir l’attention, par son caractère étrange au premier abord, et par le pouvoir d’évocation qu’elle induit chez le spectateur. Celle que l’on surnomme le «virus dans le système théâtral» polonais, Anna Karasińska, provoque un réel examen d’observation de l’autre.

Comme elle le dit si bien: «Regarder l’autre est un acte révolutionnaire», et cette création, sous ses airs farfelus, respecte bien l’adage.

«Fantasia» de la metteure en scène Anna Karasińska en images

Par Magda Hueckel

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