Le FTA présente «SOIFS Matériaux»: l’œuvre de Marie-Claire Blais au théâtre | Bible urbaine

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Le FTA présente «SOIFS Matériaux»: l’œuvre de Marie-Claire Blais au théâtre

Le FTA présente «SOIFS Matériaux»: l’œuvre de Marie-Claire Blais au théâtre

Une création d'exception à voir à ESPACE GO

Publié le 3 juin 2019 par Virginie Chauvette

Crédit photo : Yanick Macdonald

Marie-Claire Blais, grande autrice québécoise francophone, a su se tailler une place incontestable dans la littérature d’ici et d’ailleurs, et ce, même si elle est peu connue du grand public. Lauréate de plusieurs prix et étudiée dans les universités à travers le monde, son oeuvre est diversifiée, complexe, unique et reconnue pour sa vision du monde, de ses torts et de ses travers. Le cycle de romans Soifs, dont la création débuta en 1995, se boucla en 2018 après l’écriture de dix livres. C’est de ce cycle, dont quelques passages tirés des romans Naissance de Rebecca à l’ère des Tourments, Des chants pour Angel ainsi que Une réunion près de la mer, mais majoritairement de Soifs, qu’est composée la pièce de quatre heures que Denis Marleau et Stéphanie Jasmin ont mise en scène. Défi de taille pour le duo de UBU compagnie de création, qui a su respecter l’unicité et les traits distinctifs de l’écriture de Blais pour leur adaptation de cette grande œuvre littéraire à la scène théâtrale.

Pour souligner le dixième anniversaire de leur fils Vincent, Daniel et Mélanie convient amis et famille à leur demeure. La vingtaine de personnages que les metteurs en scène ont choisi d’intégrer à la pièce s’y joignent presque tous, un à un, et finissent par être rassemblés dans cette maison, sur une île des Tropiques, métaphore d’un microcosme de notre société occidentale.

Pendant cette fête, les enjeux tourmentant les différents protagonistes sont, tour à tour, mis de l’avant. Les grands maux de notre société sont exposés dans une sorte de tourbillon, un va-et-vient entre les pensées de chacun des personnages.

À l’image de l’écriture de Marie-Claire Blais, où dans ses romans, on ne retrouve ni paragraphes, ni chapitres, et très peu de points, chaque personnage prend la parole, déversant le flux de sa pensée, pratiquement sans aucune ponctuation, aucun silence. Pour l’entièreté de la pièce, les personnages nous font part de leurs réflexions au «il», en parlant d’eux à la troisième personne et en narrant leurs propres faits et gestes.

Même si des personnages cohabitent dans le même espace, nous n’assistons à aucun dialogue direct, mais plutôt de façon métaphorique. Ce choix audacieux de ne rien transformer de la forme du texte original demande, certes, un effort pour le spectateur, mais assure de ne pas dénaturer l’écriture de Blais, devoir important que s’est confié le duo de créateurs.

Les tourments de chacun des personnages s’entrecroisent, se juxtaposent, se complètent, dans une langue riche et dense. La pauvreté, les tensions raciales, la violence faite aux femmes, le féminisme, le racisme, les enfants-soldats et les changements climatiques sont quelques-uns des grands maux de l’Amérique qui hantent les personnages.

Alors qu’on ressent chez certains une rage, chez d’autres c’est un certain sentiment de désolation qui se dégage de leur personne. Dans tous les cas, nous avons droit à des individus assoiffés d’une pulsion d’agir contre les atrocités du monde, ayant un urgent besoin d’étancher leur soif de trouver la pureté dans cette noirceur qui inonde notre société.

Cette représentation de la lumière et de la noirceur est d’ailleurs habilement représentée à travers les éclairages de la pièce créés par Marc Parent. Alors que l’intérieur de la maison est lumineux, d’un blanc pur et éclatant, l’extérieur, lui, est plutôt sombre. On peut ainsi percevoir que cette demeure bâtie sur une île et exclue du reste du monde représente, pour les protagonistes de la pièce, une sorte d’abri, un cocon les protégeant de la noirceur de l’extérieur.

Les costumes sont également loin d’avoir été laissés au hasard. On remarque incontestablement que les Caucasiens sont tous vêtus de couleur pâle, alors que les hommes et les femmes noirs portent des vêtements colorés. Une image qui ne passe pas inaperçue, porteuse d’un message puissant, qui nous ramène inévitablement au sujet des tensions raciales, thème qui occupe une place importante dans l’œuvre de Blais.

Il est impossible de rester indifférent devant le travail de mise en scène exceptionnel de Denis Marleau et Stéphanie Jasmin. Ayant fait ses preuves à travers ses anciennes créations, UBU compagnie de création, dont ils sont tous deux à la tête, nous en met encore une fois plein la vue en nous présentant une scénographie et une mise en scène multidisciplinaire et contemporaine propre à eux, des choix musicaux impeccables et une magnifique et intelligente intégration de vidéos.

Nous commençons le spectacle avec une scène presque vide. En hauteur, une passerelle traverse la scène de toute sa largeur. De grands écrans sont placés dans le haut et le bas de cette passerelle, couvrant eux aussi toute la largeur de la scène. L’appartement de Daniel et de Mélanie, dévoilé un peu plus tard, est incrusté dans le bas de ces deux paliers.

Sur les écrans sont projetés des vidéos, pouvant parfois nous aider à nous repérer à travers différents lieux qu’on évoque, parfois pour amener une touche esthétique et métaphorique aux propos tenus par les personnages. Des caméras intégrées au décor captent à certains moments les acteurs sous un autre angle, nous offrant simultanément un deuxième point de vue à l’interprétation des comédiens sur scène. L’utilisation de la vidéo est brillamment utilisée, sans abus, complète ce qui se passe sur scène, soutient les propos des personnages et amène une dimension contemporaine et unique à la mise en scène qui nous est servie.

La musique, à quoi on compare souvent l’écriture de Marie-Claire Blais, prend également une place très importante au sein de la pièce. En plus d’extraits sonores soutenant habilement l’ambiance, on retrouve aussi un groupe de musiciens sur scène. Le quatuor à cordes, présent à la fête, tout comme dans le roman original, parfois discret, parfois en premier plan, mais assurément magnifique, amène une intéressante dimension. Les musiciens, en plus de soutenir à merveille le texte, sont ici eux aussi acteurs de la pièce.

La distribution complète de SOIFS Matériaux est tout simplement impeccable. En plus de grands noms tels que Sophie Cadieux, Anne-Marie Cadieux, Christiane Pasquier, Dominique Quesnel et Emmanuel Schwartz, pour ne nommer que ceux-ci, nous avons également la chance découvrir de nouveaux visages qui font un travail tout aussi remarquable que leurs collègues expérimentés. Il faut souligner l’époustouflant travail des comédiens, qui parviennent à rendre avec tellement de justesse un texte si dense, en plus de ne jamais perdre une parcelle de leur intensité pendant les quatre heures que dure la pièce.

Avec un texte aux thématiques tristement toujours actuelles, des acteurs d’exception, mais surtout par sa mise en scène hors du commun et époustouflante, SOIFS Matériaux m’a complètement renversée. J’y ai découvert l’œuvre singulière de Marie-Claire Blais à travers les yeux de deux créateurs intelligents, sensibles et respectueux des «matériaux» avec lesquels ils avaient à travailler.

Pendant près de quatre heures, j’ai été envoûtée, complètement hypnotisée par la chorégraphie des mots, et par les éléments de scénographie absolument magnifiques qui accompagnaient une mise en scène rythmée et divinement pensée.

Une œuvre complexe, réussie sur tous les points, que les amateurs de théâtre avertis sauront assurément apprécier à sa juste valeur.

«SOIFS Matériaux» au FTA en images

Par Yanick Macdonald

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