«Le poids des fourmis» de David Paquet au Théâtre Denise-Pelletier | Bible urbaine

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«Le poids des fourmis» de David Paquet au Théâtre Denise-Pelletier

«Le poids des fourmis» de David Paquet au Théâtre Denise-Pelletier

Choisir l'absurdité pour faire passer un message

Publié le 25 novembre 2019 par Edith Malo

Crédit photo : Yanick Macdonald

Suite au succès retentissant de la pièce Le Brasier, David Paquet nous offre cette fois une création des plus jubilatoires en s'entourant d'une équipe gagnante pour sa création Le poids des fourmis, présentée au Théâtre Denise-Pelletier. Dans cette production du Théâtre Bluff, l'auteur s'est de nouveau entouré de l'émérite metteur en scène Philippe Cyr (J'aime Hydro), d'Odile Gamache (à la scénographie) et de Cédric Delorme-Bouchard (aux éclairages). Cette comédie apocalyptique, sans pour autant être pessimiste précise bien l'auteur, met en scène deux adolescents lucides, Jeanne et Olivier. À la fois alarmistes et alarmés face à la crise climatique, Jeanne, pour sa part, affiche ouvertement sa révolte, alors qu'Olivier, lui, angoisse maladivement. À l'ère du phénomène de l'écoanxiété et des icônes du militantisme écologique comme Greta Thunberg, David Paquet donne la parole aux principaux concernés: les jeunes pour qui le futur demeure inquiétant et nébuleux.

Jeanne et Olivier font le même rêve. «J’ai rêvé que je recevais la terre morte en cadeau», confie Olivier à sa mère au lendemain d’une nuit agitée à se débattre contre une fin apocalyptique.

Pourtant, chacun a sa façon bien à lui de réagir à cette fatalité: Jeanne vandalise des publicités dans les toilettes de l’école, tandis qu’Olivier cherche un livre sur les «ravages environnementaux du capitalisme et du système néolibéral».

D’ailleurs, le titre de ce bouquin annonce le ton hautement absurde et grinçant de la pièce: La vie est une maladie mortelle, l’humanité, un cancer, l’argent est un fléau, la mort, la mort, partout la mort

La bouquiniste lui confiera plutôt L’encyclopédie du savoir inutile pour le préserver et lui faire réaliser la beauté du monde également. Paquet manie admirablement bien l’équilibre entre l’absurdité et le poids d’un sujet plutôt alarmant. En effet, il réussit à illustrer le désengagement de la société et le divertissement futile au profit d’un désintérêt des véritables enjeux, mais toujours dans un univers complètement décalé.

Un concours pour changer le monde?

Et si Jeanne et Olivier avaient le pouvoir de changer les choses? Lorsque leur école secondaire figure dans le classement des pires institutions scolaires, la direction décide d’organiser une élection dans le cadre de la Semaine du futur, un prétexte médiocre pour redorer leur image.

Les deux jeunes se lancent alors dans une campagne électorale, survoltés par l’espoir de faire progresser l’enjeu de l’environnement. Mais l’arène politique étant ce qu’elle est, avec ses désillusions et sa corruption, est-ce réaliste de penser pouvoir améliorer le sort du monde? Les jeunes peuvent-ils conscientiser à eux seuls leur génération et celles qui la précèdent, empêtrées dans leur immobilisme, dans leur absence de sensibilisation, dans leur aveuglement volontaire?

Moralisateur, non. Hilarant, oui!

Si vous pensez que le propos de la pièce est teinté de cynisme, détrompez-vous! Tous les éléments pour faire de ce spectacle une comédie satirique sont bien en place, portés par l’élan engagé de deux adolescents passionnés. Jeanne (Elisabeth Smith), vociférante, et Olivier (Gabriel Szabo), candide, réservé et ô combien anxieux, s’affronteront lors de cette élection.

D’ailleurs, le choix de faire porter ce discours par des jeunes plutôt que des adultes trouve un écho plus significatif et moins moralisateur, que cette pièce s’adresse à un public scolaire ou non. Leur candeur et leur naïveté rendent le propos moins lourd, bien qu’ils semblent porter le poids du monde sur leurs épaules.

Ces personnages plus grands que nature incarnent également une facette de la société. «Un monde où vous perpétrez exactement ce que vous dénoncez», énoncera le directeur à l’égard de ces jeunes militants, dont les actions pourraient évoquer de manière symbolique le mouvement Extinction Rebellion.

En effet, l’inertie de la société est frustrante, et combien attrayantes sont les actions radicales afin de sortir le monde de sa torpeur. Mais ce qui nous apparait juste l’est-il pour tout un chacun?

Une distribution de feu pour un sujet brûlant d’actualité

On a droit à un quatuor étrange à première vue, mais les relations qu’ils tissent entre eux sont ponctuées de sensibilité et de beaucoup d’humour. D’ailleurs, chapeau à David Paquet et à Philippe Cyr! Une pièce bien dosée qui ne bascule jamais dans l’émotivité outrancière. L’humour coupe drastiquement tout élan de sentimentalisme jusqu’au point culminant inattendu qui, je l’admets, m’a presque décroché une larme.

Soulignons notamment la présence indispensable et hilarante des acteurs Nathalie Claude et Gaétan Nadeau, qui interprètent à eux seuls une vingtaine de personnages. Ils campent à la fois des personnages attachants (le directeur dans le cas de Nadeau, la psychologue et la bouquiniste dans le cas de Claude), et des entités surréalistes, éclatées, abracadabrantes.

Des personnages déjantés, voire décalés, que l’on dirait sortis d’une boîte à surprises, d’un monde fantasque avec des licornes, d’un bal costumé avec une otarie, une allumette et une sirène…

Une équipe de créateurs survoltés 

Si vous aviez aimé l’objet bizarroïde que nous avaient offert Philippe Cyr et David Paquet avec Le Brasier, vous plongerez à coup sûr dans cet univers théâtral, ce décor aux antipodes du réalisme dans lequel même le spectateur voudrait s’amuser. Parce que oui: oubliez la classe ou la cafétéria typique, Odile Gamache reprend la formule de l’îlot semblable au Brasier.

Or, cette fois-ci, le palmier et les chemises hawaïennes des acteurs évoquent un tout-inclus ou un spa, dans le but de refléter une forme de paresse et d’inertie. Seuls leurs fauteuils rappellent le mobilier de bureau d’une école standard. Un bassin de balles noires entoure l’îlot et rappelle ainsi une marée noire de pétrole, dans laquelle les acteurs s’embourbent et disparaissent littéralement. Une mise en scène vraiment fascinante et captivante!

Et que dire des éclairages de Cédric Delorme-Bouchard, qui alternent entre effets vaporeux et lumière crue et réaliste. On a l’impression d’entrer, un instant, dans un monde éthéré, puis dans une révolte, presque à feu et à sang, un climat de terreur, aride et incandescent, l’instant suivant. Il n’y a pas de risque de souffrir d’un déficit d’attention, tant les ambiances s’enchaînent mais ne se ressemblent pas!

Se rappeler le rôle du théâtre

Dans un entretien accordé à Marie Labrecque du Devoir, Philippe Cyr mentionne que, l’an dernier, des statistiques concernant le taux de fréquentation pour le théâtre de création ont augmenté de 21% en une seule année. «C’est fascinant pour un art dont on prédisait depuis longtemps la disparition…» Ce qui est fascinant, c’est que le théâtre absurde amène à la réflexion bien plus que les discours politiques.

En somme, le duo Paquet-Cyr assure totalement une fois de plus et nous rappelle la valeur et la responsabilité du théâtre. D’autre part, à la sortie de la pièce, j’ai été saisie par cette agréable sensation de reconnecter avec la raison intrinsèque pour laquelle je me passionne pour cette discipline artistique. Et c’est bien parce qu’il dérange, parce qu’il provoque, parce qu’il ébranle, parce qu’il conscientise et qu’il appelle à l’action.

«Le théâtre fuit la réalité, mais la reflète», s’exprime David Paquet au sujet de sa pièce. C’est exactement ça: éviter toute représentation réaliste, préférer le ludisme, pour s’immerger dans un monde farfelu, mais criant de vérité.

«Le poids des fourmis» de David Paquet en images

Par Yanick Macdonald

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