«Les amoureux» de Carlo Goldoni au Théâtre Denise-Pelletier | Bible urbaine

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«Les amoureux» de Carlo Goldoni au Théâtre Denise-Pelletier

«Les amoureux» de Carlo Goldoni au Théâtre Denise-Pelletier

Un sans-faute pour la metteure en scène Catherine Vidal

Publié le 12 novembre 2019 par Edith Malo

Crédit photo : Gunther Gamper

Enfin une mise en scène rafraîchissante! Si Catherine Vidal préfère les oeuvres denses aux comédies, elle s'en tire pourtant haut la main avec cette adaptation de la pièce Les amoureux (ou Les amants) du dramaturge italien Carlo Goldoni. Dans une traduction d’Huguette Hatem, ce texte de 1759, écrit en prose, est tout simplement savoureux à l'oreille. Deux cent soixante ans plus tard, le créateur de la comédie italienne moderne, que l'on surnommait le «Molière italien», soulève un propos toujours brûlant d'actualité: qu'est-ce que l'amour? Dans un univers contemporain complètement déjanté, où l'on troque le clavecin pour la musique hip-hop, une joyeuse brigade d'acteurs déglingués prend un plaisir extatique à s'échanger la réplique, et ce, pour le plus grand bonheur des spectateurs.

Quel est le thème à l’honneur cette saison-ci au Théâtre Denise-Pelletier? La révolte. Ce n’est donc pas un hasard de retrouver l’oeuvre du réformateur de la commedia dell’arte Carlo Goldoni au coeur de la programmation du théâtre. Non seulement le dramaturge refusait de se soustraire aux canevas de ce genre théâtral (avec les personnages stéréotypés et maniérés qu’on lui connaît), mais il préférait de loin s’inspirer de la réalité et de personnages dotés d’une psychologie forte pour que le spectateur puisse se reconnaître en eux.

Dans Les amoureux, le public assiste à l’amour naissant d’Eugenia, laquelle est habitée d’un sentiment de jalousie injustifié, et de son fiancé, Fulgenzio, un être colérique et torturé. Interprétés par les acteurs Catherine Chabot et Maxime Genois, les personnages de ce couple s’amourachent un instant et s’arrachent la tête l’instant d’après, alternant férocement entre ruptures et réconciliations.

Défier les conventions

La mise en scène de Catherine Vidal épouse bien ce concept de désobéissance et de transgression des codes. D’entrée de jeu, le serviteur Succianespole, interprété par Vincent Côté, entre en scène de manière assez inusitée. En effet, il slam son texte.

Autour de lui défile une galerie de personnages intrigants, tapis dans l’ombre d’un éclairage vaporeux aux teintes rosées. La table est mise pour une mise en scène truculente et une scénographie époustouflante, signée Geneviève Lizotte, qui évoquent l’amour à outrance! En effet, un coeur béant marque un trou dans le mur; une sculpture de marbre représentant le David de Michel-Ange dont les lèvres sont peintes d’un rouge écarlate, trône sur la scène…

Et que dire des costumes conçus par la talentueuse Elen Ewing, qui collabore à nouveau avec Catherine Vidal! Rappelons qu’elle avait confectionné ceux de la pièce L’idiot de Dostoïevski, présentée au TNM en 2018. Ici, le passé côtoie le présent, dans cet éventail de costumes bigarrés et disparates. Les époques se confondent, donc.

Tognino, le valet de Fulgenzio, arbore quant à lui un pantalon à losanges rappelant celui d’Arlequin dans la commedia dell’arte, alors qu’à ses pieds, il chausse des Converse. Oui, les costumes détonnent d’un personnage à l’autre. L’oncle Fabrizio est probablement celui qui porte le costume le plus fidèle à l’époque représentée. Peut-être parce qu’il incarne un bourgeois désargenté désirant offrir ses nièces, Flamminia et Eugenia, en mariage au plus fortuné, en l’occurrence le comte Roberto d’Otricoli, alors en visite à Milan.

Par contre, les amants sont ceux qui sortent le plus du lot, notamment en raison de leurs costumes aux allures désinvoltes. Elle, vêtue d’un chandail satiné rouge, d’une crinoline bouffante rose, sous laquelle des leggings argentés jurent avec ses bottes dorées; lui, vêtu d’un pantalon ample satiné, qui ressemble à des joggings chics, et d’un coton ouaté porté sous un long manteau à carreaux, le tout rehaussé d’une chevelure en bataille. On croirait voir un mendiant.

Bref, leurs accoutrements criants évoquent l’expression d’eux-mêmes: des êtres survoltés, enflammés et passionnés, qui s’aiment follement, mais qui se soumettent eux-mêmes à leurs propres peurs, sabotant ainsi leurs sentiments amoureux…

S’entourer des bons acteurs

Pour qu’une comédie soit drôle, il faut un esprit de camaraderie sincère, une cohésion entre les acteurs, de même qu’un plaisir palpable pour le spectateur. Dans ce cas-ci, c’est définitivement réussi! La dynamique sur scène est tout simplement euphorisante. Éric Bernier est l’étoile du match, provoquant par son jeu un cataclysme de pur bonheur. Chacune de ses apparitions déjantées déclenche les rires du public.

Maxime Genois, en amoureux déchiré et soumis à ses excès de colère, tire admirablement bien son épingle du jeu. On le sent fébrile, susceptible d’exploser à tout moment. Ses éclats d’humeur peuvent sembler exagérés et saugrenus, mais ce jeu maniéré rappelle bien les pitreries de la commedia dell’arte.

La metteure en scène Catherine Vidal joue ici avec la forme. En effet, à un moment, le jeu outrancier rappelle le comique de l’époque de Goldoni, alors qu’au moment suivant, la scène balance du côté de l’attendrissement. Une lueur d’affection rattrape le tumulte pulsionnel, la passion irrationnelle entre les deux amoureux. L’accalmie revient dans la salle, la plongeant ainsi dans un silence implacable.

Là où Goldoni déviait du genre comique pour insuffler une dose de psychologie à ses personnages, Catherine Vidal, elle, réussit à illustrer la vulnérabilité amoureuse, la mince ligne entre le tolérable et l’insensé, entre la rage et la sensibilité.

Et le public adolescent lui?

À entendre le public s’esclaffer sans répit, il y a fort à parier que les groupes scolaires adoreront, car il y a de nombreux clins d’oeil à leur génération dans cette pièce. Ne serait-ce que pour la prestation de Gabriel Lemire on the dance floor!

«Riez d’eux et ne faites pas qu’on ait à rire de vous», dit d’entrée de jeu Succianespole. Goldoni pointait du doigt le public pour qu’il reconnaisse ses travers. Le but de Catherine Vidal ici n’est pas de moraliser ou de dénoncer. Même en riant à gorge déployée, on songe à la passion qui, sous ses attributs flamboyants, refuse la raison. Qui n’a pas vécu ces élans démesurés, ce besoin d’être constamment rassuré, ses chicanes intempestives, et ses réconciliations tout aussi fulgurantes?

Bien sûr, les adolescents sont à cette période charnière des amours naissants et des ruptures qui leur causent de profonds bouleversements. Je crois pertinemment que le texte et cette mise en scène, qui nous subjugue littéralement, sauront capter leur attention et susciter la réflexion. Chanceux sont les enseignants ou parents qui pourront recueillir leurs appréciations de la pièce.

Pour ma part, j’y retournerais demain sans hésitation!

«Les amoureux» de Carlo Goldoni en images

Par Gunther Gamper

  • «Les amoureux» de Carlo Goldoni au Théâtre Denise-Pelletier
    Gabriel Lemire (Roberto), Catherine Chabot (Eugenia) Éric Bernier (Fabrizio), Isabeau Blanche (Clorinda)
  • «Les amoureux» de Carlo Goldoni au Théâtre Denise-Pelletier
    Éric Bernier (Fabrizio), Anglesh Major (Ridolfo)
  • «Les amoureux» de Carlo Goldoni au Théâtre Denise-Pelletier
  • «Les amoureux» de Carlo Goldoni au Théâtre Denise-Pelletier
    Sofia Blondin (Flamminia), Éric Bernier (Fabrizio), Catherine Chabot (Eugenia)
  • «Les amoureux» de Carlo Goldoni au Théâtre Denise-Pelletier
    Catherine Chabot (Eugenia), Sofia Blondin (Flamminia)

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