«Les mains d'Edwige au moment de la naissance» de Wajdi Mouawad à La Bordée | Bible urbaine

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«Les mains d’Edwige au moment de la naissance» de Wajdi Mouawad à La Bordée

«Les mains d’Edwige au moment de la naissance» de Wajdi Mouawad à La Bordée

Une boîte noire regorgeante de lumière et d'ambition performative

Publié le 18 janvier 2020 par Athéna Whitton-Clément

Crédit photo : Vincent Champoux

Pour sa première entrée à La Bordée, le metteur en scène Jocelyn Pelletier a choisi de porter à la scène un texte de Wajdi Mouawad, Les mains d’Edwige au moment de la naissance. Créée initialement en 1999 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, la pièce traverse le temps avec force et universalisme comme les tragédies grecques antiques le peuvent.

Au départ, le coup d’envoi qu’on ne peut pas rater. La tension s’impose avec un conflit déjà amorcé. Une colère gronde avec l’énergie délétère d’un ring de boxe. On sait que ce ne sera pas facile et qu’il y aura des dommages. Edwige contre son père, puis contre son frère, puis contre sa mère.

Figure seule aux allures d’une Antigone, elle se bat pour sa soeur – pour que son retour soit encore possible – de toute sa force et de son intégrité face aux autres membres de sa famille. Elle a foi, pas eux. Pas la même en tout cas. Elle est en bas, eux en haut. Elle incarne la pureté et dégage une vive lumière alors que eux, aigris et fiévreux d’impatience se laissent corrompre par l’argent, par la fierté, par le regard de ces gens, «toujours les gens» comme le déplore Edwige.

Il en est de la disparition de sa soeur Esther, depuis dix ans jour pour jour, nuit pour nuit, et de sa mort qu’on veut lui orchestrer. Un cercueil attend dans la maison et les gens sont prêts à payer pour assister au miracle, celui qui coule à travers les mains en eau d’Edwige lorsqu’elle prie. Elle refusera de monter, épaulée par Dieu et Vaklav, ses deux amours.

Le siège du tout possible

On reconnaît bien la charpente scénographique chère au metteur en scène Jocelyn Pelletier. Espace dégagé, effet de perspective et plafond mis à profit, sol blanc, tout est disposé pour laisser cours à l’imminente perte de contrôle et à l’inévitable éclaboussure de la souffrance. Le décor comprenant d’imposantes marches suspendues est signé Jean-François Labbé. En ce qui concerne l’éclairage conçu par Martin Sirois, il est scrupuleusement évolutif et se montrera par ailleurs efficace pour délimiter, cibler, feutrer, subtiliser, induire une impression ou provoquer une émotion. Un savant découpage, donc, agrémenté de fumée, grâce auquel la cave prend forme sous nos yeux.

Dieu parle à travers la musique

Si ce lieu sombre et humide fait office de refuge pour Edwige (Marianne Marceau), l’oppression s’y loge à cause de l’action qui s’y déroule entièrement. D’en haut, un léger grondement et des fourmillements de pas se font entendre et s’intensifient au fil de l’histoire, ce qui crée tangiblement un effet de plafond. La musique, composée par Mykalle Bielinski dont on entend parfois la voix, nourrit le caractère sacré de la pièce avec finesse.

Des lions qui rugissent dans l’arène

Le choix d’une déclamation rapide, à la limite de l’essoufflement, tient sans doute d’une posture intransigeante face au message que souhaite livrer la mise en scène. Aimer, croire, résister, célébrer la beauté et ne pas perdre espoir. Se battre.

Ça en devient politique et il est bon de retrouver l’humain dans ce qu’il peut susciter d’exceptionnel. Le coeur du théâtre est battant et nous révèle par instants une double lecture de la pièce (ou sa possible métaphore du théâtre), quand on croit entendre l’auteur parler de lui-même et de sa révolte face au désenchantement.

Il ordonne de préserver l’enfance, son innocence, son pouvoir de rêver et donc sa capacité à vivre libre malgré les atrocités de ce monde et malgré l’argent. On parvient notamment à l’entendre à travers la parole du frère (Lucien Ratio alias Alex) – lui dont le corps apparaît aux yeux d’Edwige tel une prison ou pis encore, un cercueil – et c’en est déchirant.

Toutefois, l’ensemble des comédien.nes semblent avoir adopté à l’unanimité une forme de rugissement, se risquant ainsi à la saturation et qui, peut-être dans l’optique de nuancer, n’évitent pas toujours la maladresse du larmoiement. En étant plus droite, la prise de parole aurait probablement mieux profité à la force inhérente au texte. De même que les «face public», dont l’usage devient systématique, viennent à marquer un peu trop les moments «monologues».

Il reste que, globalement, une forme de décalage surplombe le spectacle. Notamment entre le registre d’interprétation et les comédien.nes. Le choix de cette urgence absolue versus la richesse psychologique que recouvre la foi procure également une impression de déséquilibre et de lacune. Enfin, s’il est certain qu’une mise en scène détient sa propre identité, c’est également le cas pour le lieu d’un théâtre. Or, leur rencontre peine à s’affirmer.

Entendre l’alerte

Alors que nous avons assisté à une lente mise au monde chargée de douleur en plein brouillard, tout brûle et Edwige quitte l’enfance. Même ses mains n’ont pas le pouvoir de la retenir en elle. Ces mains qui auront lentement creusé le ventre de sa soeur pour y cueillir un miracle de vie. Au sortir de l’histoire, où vont les personnages importe peu. Mais on peut évidemment s’interroger… À l’heure où «urgence» semble être le mot d’ordre, quel est le devenir de la lenteur? Son impact?

«Les Mains d'Edwige au moment de la naissance» au théâtre La Bordée en images

Par Vincent Champoux

  • «Les mains d’Edwige au moment de la naissance» de Wajdi Mouawad à La Bordée
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