«L’Idiot» d'après Dostoïevski au Théâtre du Nouveau Monde | Bible urbaine

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«L’Idiot» d’après Dostoïevski au Théâtre du Nouveau Monde

«L’Idiot» d’après Dostoïevski au Théâtre du Nouveau Monde

L'argent des autres

Publié le 29 mars 2018 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Yves Renaud

Paru à l'origine sous forme de feuilleton dans le Russian Messenger, L’Idiot est une œuvre majeure – et un immense roman philosophique – de Dostoïevski. Pendant sa rédaction, le célèbre auteur russe souffrait déjà d’un mal très répandu à notre époque: la pensée magique qu’un montant d’argent lui apparaîtrait soudainement et qu’il l’utiliserait pour payer ses dettes. Il alimentait ce fantasme en jouant dans les casinos, s’enfonçant davantage dans la misère.

Son attrait pour le jeu compulsif, déjà utilisé comme matériel source dans Le joueur, motive ici les éléments majeurs de l’intrigue; deux des personnages, Rogojine (Francis Ducharme) et le prince Mychkine (Renaud Lacelle-Bourdon, qui a définitivement le profil parfait pour interpréter ce personnage au cœur tendre, aux intentions pures, mais à la naïveté manifeste), héritent soudainement et coup sur coup d’une immense fortune. L’appât du gain devient donc, ici, le moteur du drame, et un puissant levier pour traiter de matérialisme et de la lourde tendance qu’a l’humain de profiter des faiblesses d’autrui.

Cette histoire de convoitise(s) fait, sur papier, un peu plus de 900 pages. L’adapter de façon cohérente pour que ça dure deux heures sur scène… un défi impossible? Étienne Lepage y est parvenu, en y insufflant une douce folie, touche que la mise en scène déjantée de Catherine Vidal a magnifiée.

On a parfois l’impression d’être en plein délire fiévreux, au sein de ce décor marbré digne de la salle de bain de Liberace, alors que des hommes du peuple se heurtent aux convictions intéressées et à la perfidie des aristocrates. Vidal et sa vision s’éloignent sans ménagement de l’aspect guindé et conservateur de d’autres productions du TNM, donnant au roman classique une tournure surréaliste, en transposant son action quelque part entre Montréal et Moscou, et quelque part entre 1868 et 2018.

Outre l’argent des ancêtres, c’est aussi Nastassia Filippovna (Évelyne Brochu), une femme d’une grande beauté, qui est convoitée tout d’abord par Gania (un Simon Lacroix particulièrement hystérique), le secrétaire du général chez qui elle habite, ensuite par Rogojine puis, secrètement, par notre Idiot, Mychkine. Les multiples raisons qui font que les autres personnages le considèrent comme un idiot sont aussi cruelles que sournoises; c’est sa candeur et son empathie qui le rendent, aux yeux de tous, simple d’esprit.

L’inventivité scénique de Catherine Vidal est rafraîchissante; les comédiens brisent le quatrième mur et créent de ce fait une distance ironique en étant conscients qu’ils évoluent devant un public, participent à une fête à l’ambiance complètement décalée, et l’humour est bien présent. Il faut d’ailleurs mentionner l’immense apport comique de Paul Ahmarani, puissant générateur d’éclats de rire, affublé d’une perruque improbable et cabotinant avec une stupéfiante bonne humeur.

Avec son impressionnante distribution, cette luxueuse production aurait pu être nivelée par le bas pour plaire au plus grand nombre, un écueil qui fut habilement esquivé au profit d’une adaptation ludique et intelligente, et qui respecte l’esprit original de l’auteur russe, lequel, il faut le dire, travaillait déjà avec des thèmes universels et indémodables.

Dostoïevski ne se retournera pas dans sa tombe, et on se plaît à penser qu’il aurait ri de bon cœur en assistant à une représentation de la pièce, incognito parmi les hipsters barbus. Si la pièce ne vous donne pas immédiatement envie de (re)lire L’Idiot, elle vous donnera assurément l’espoir, tout comme nous, que le duo Lepage-Vidal s’attaque éventuellement à un autre roman du rébarbatif monstre sacré.

L'événement en photos

Par Yves Renaud

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