«Macbeth» de Shakespeare à Usine C | Bible urbaine

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«Macbeth» de Shakespeare à Usine C

«Macbeth» de Shakespeare à Usine C

Une tragédie politico-existentielle parfaitement maîtrisée

Publié le 7 octobre 2015 par Sara Thibault

Crédit photo : Vivien Gaumand

L'arrivée de la metteure en scène allemande Angela Konrad a créé une réelle commotion dans le paysage théâtral québécois. Après trois représentations seulement, tous les billets étaient vendus pour son plus récent spectacle Macbeth, présenté à l'Usine C jusqu'au 10 octobre.

Ce n’est pas la première fois qu’Angela Konrad s’attaque au Macbeth de Shakespeare. Il y a une dizaine d’années, elle avait monté la pièce à Marseille en utilisant la traduction d’Heiner Müller, auteur très connu pour ses adaptations des pièces du répertoire (Hamlet Machine, Médée matériau). Cette fois, c’est la traduction-adaptation du poète Michel Garneau, basée sur le Glossaire du parler français au Canada (1900-1930), qu’elle utilise pour faire revivre le couple maudit du théâtre shakespearien. Il s’agit là du même texte qu’avait utilisé Robert Lepage en 1993 pour sa trilogie shakespearienne. De plus, grâce à la collaboration de Marie-Claude Lefebvre, chargée de cours à l’École supérieure de théâtre, les comédiens ont pu travailler une parlure à même de rendre compte du texte de Garneau, qui peut d’ailleurs se rapprocher de l’accent gaspésien.

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Un jeu d’acteurs déjanté

Dominique Quesnel éblouit dans le rôle d’une Lady Macbeth aveuglée par sa soif de pouvoir, puis envahie par les remords qui lui causent des terreurs nocturnes. Dans l’une des dernières scènes de la pièce, elle apparaît parmi une épaisse fumée blanche affublée d’une robe majestueuse et d’une perruque blonde toute en hauteur, alors que ses hallucinations la mèneront au suicide. Konrad semble avoir trouvé en Quesnel une partenaire artistique particulièrement féconde, avec qui elle partage une même vision du théâtre et de la création. La metteure en scène mentionnait d’ailleurs en entrevue que l’intimité et la confiance qu’implique son rôle de directrice d’acteurs l’amènent à retravailler avec les mêmes équipes. Cela facilite son travail et lui permet d’avoir le temps de peaufiner d’autres aspects de ses mises en scène.

Philippe Cousineau est également très convaincant dans le rôle de Macbeth, le nouveau roi d’Écosse obnubilé par la perte de son trône. Son jeu tout en nuances marquait bien l’évolution psychologique de son personnage érigé en héros de guerre au début du spectacle, réticent par la suite à se salir les mains malgré l’insistance de sa femme, puis finalement prêt à tout pour conserver sa couronne.

C’est toutefois la polyvalence des trois autres comédiens – Alain Fournier, Gaétan Nadeau et Olivier Turcotte – qui attire le plus l’attention, assumant tour à tour tous les personnages secondaires, des sorcières prédicatrices au roi Ducan et du chien Rex au rôti de porc. En constante métamorphose entre le grotesque et le sublime, les acteurs brillaient dans tous les rôles.

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Une mise en scène innovatrice et lucide

C’est une mise en scène brute et trash que propose Konrad, alors que le public est confronté dès son arrivée à la danse à la fois tribale et transcendantale de trois sorcières-mâles en kilts à carreaux, aux mamelons rougis encerclés d’un épais trait noir.

Par le biais d’un écran reproduisant certaines actions exécutées en direct dans l’arrière-scène, Konrad faisait revivre brillamment les démons du couple maudit, en plus d’y reléguer le meurtre le plus sanguinaire du spectacle, soit celui du roi Duncan. Malgré la violence de la série d’assassinats qui se déroule sous le regard des spectateurs, c’est plutôt le traitement anti-cathartique de ces scènes qui ébranlent, Lady Macbeth chantant par exemple un hymne rock pendant que l’on voit son mari poignarder Duncan dans l’arrière-scène.

Encore une fois, la metteure en scène introduit la métaphore du théâtre dans le théâtre qui traverse l’œuvre de Shakespeare. Quoique plus discrète que dans ses deux premières mises en scène québécoises (Variations pour une déchéance annoncée et Audition ou Me, Myself and I) qui reposaient sur la mise en abyme d’une répétition théâtrale, la réflexion sur le simulacre que constitue le théâtre se pose de manière brillante à la toute fin du spectacle.

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Vu l’engouement du public pour le travail d’Angela Konrad et l’efficacité de ses mises en scène, il faudra faire vite dans les prochaines années pour acheter ses billets. D’autant plus que préférant jouer dans de petites salles, les places sont toujours très limitées. Heureusement pour les spectateurs, sa résidence de création de trois ans à l’Usine C vient tout juste de commencer, ce qui permettra au public québécois de découvrir tout le potentiel de cette grande artiste.

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