«Nyotaimori» de Sarah Berthiaume et Sébastien David au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui | Bible urbaine

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«Nyotaimori» de Sarah Berthiaume et Sébastien David au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

«Nyotaimori» de Sarah Berthiaume et Sébastien David au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

Complexité volontaire

Publié le 20 janvier 2018 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Valérie Remise

La vie sociale d’un(e) pigiste n’est pas toujours évidente, même si la perception populaire tend plutôt à vouloir représenter le contraire. Être son propre patron, ça ne signifie pas forcément qu’on prend l’apéro en terrasse tous les jours; la contrainte la plus courante est que la frontière entre la vie personnelle et professionnelle s’amincit puis disparaît parfois carrément – et l’auteur de ces lignes en sait quelque chose.

Dans Nyotaimori, une pigiste débordée (Christine Beaulieu) prend du retard et se rend compte qu’elle devra travailler pendant ses vacances avec sa blonde, un road trip qui refait le parcours des deux fugitives du film Thelma & Louise. Enchaînée symboliquement au divan par sa copine pour trente heures, le temps de finir son mandat, elle sera aspirée par son écran d’ordinateur, passant le plus clair de son temps à regarder des vidéos improbables, réfléchissant à propos de sa propre aliénation et de la mondialisation. Sa réalité se modifiera afin de la mettre en contact avec des ouvriers étrangers; tout d’abord un Japonais caresseur de voitures dans une usine de Toyota (Philippe Racine), puis une Indienne qui coud des brassières dans une manufacture seize heures par jour (Macha Limonchik).

Difficile à définir autrement qu’en le qualifiant de «réalisme magique avec une conscience», ce texte extrêmement maîtrisé de Sarah Berthiaume s’intéresse aux effets de la mondialisation et à l’aliénation vécue par les travailleurs autonomes. La protagoniste de la pièce cumule les mandats, travaille souvent pour «de la visibilité», doit maîtriser un nombre sans cesse grandissant de disciplines, ne possède aucune structure pour la régir, et n’a pas droit à un nombre défini de jours de vacances ou à d’alléchants avantages sociaux.

Mise en abîme sur la condition de travailleuse autonome de l’auteure, l’exercice regorge d’observations acides sur le monde des agences de pub et sur les rémunérations ridicules offertes en culture, mais nous offre en contrepoids un regard très empathique sur les conditions souvent inhumaines dans lesquelles vivent les êtres humains qui fabriquent nos biens de consommation. La portée sociale du texte est indéniable, et Berthiaume conjugue plusieurs idées qui pourraient, dans d’autres mains, sembler confuses, mais la cohésion est là et le message se transmet de façon fort fluide.

L’auteure a écrit deux pièces cette année (l’autre étant Antioche, présentée en novembre dernier au Théâtre Denise-Pelletier), dont celle-ci pendant son congé de maternité, et elle est en ce moment au sommet de son art. Elle co-signe aussi l’ingénieuse mise en scène avec Sébastien David, et on retrouve dans Nyotaimori la même fascination pour la culture japonaise qu’on voyait déjà apparaître dans Yukonstyle, et l’austérité du mode de vie du personnage campé par Philippe Racine contraste violemment avec celui de notre héroïne.

Le choix de confier à Christine Beaulieu le rôle principal semble couler de source, mais est plus judicieux qu’il n’y paraît; son interprétation très juste nous fait ressentir toute sa résilience, mais aussi les nombreuses failles qui apparaissent sur sa façade à mesure que son épuisement prend le dessus. Sa version presque festive et fataliste du burn out est l’un des éléments les plus comiques de la pièce, qui s’annonce déjà comme un élément majeur dans l’œuvre de Sarah Berthiaume, et pour laquelle on a déjà annoncé une supplémentaire le 27 janvier prochain.

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Par Valérie Remise

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