«Platonov – Amour, haine et angles morts» d’Anton Tchekhov au Théâtre Prospero | Bible urbaine

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«Platonov – Amour, haine et angles morts» d’Anton Tchekhov au Théâtre Prospero

«Platonov – Amour, haine et angles morts» d’Anton Tchekhov au Théâtre Prospero

Tableau noir

Publié le 11 décembre 2018 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Maxime Robert-Lachaine

À 18 ans, Tchekhov – génie précoce – écrivait sa première pièce de théâtre. Jamais jouée de son vivant, Platonov rassemblait déjà pas mal tous les éléments qui ont fait de l’auteur un classique instantané, de son sens de l’observation parfois satirique aux dynamiques personnelles dramatiques et torturées. Un matériel tout indiqué pour Angela Konrad.

Renaud Lacelle-Bourdon – qui a pris cette année un abonnement chez les Russes après avoir aussi fait partie de la distribution de L’idiot de Dostoïevski au TNM – incarne notre antihéros en multipliant les provocations, jouant avec l’amour des femmes, plus intéressé par l’ivresse que par son futur.

Il est intéressant de le voir percer quelque peu sa carapace de garçon de bonne famille, et rassurant de voir qu’il peut aussi varier de registre et jouer un personnage à la fois épouvantablement égoïste et charismatique.

Platonov évolue au milieu d’une galerie de personnages qui s’ennuient, qui voient la vie comme un jeu, et dont le niveau de cynisme est particulièrement élevé. Marié à Sacha (Debbie Lynch-White), sœur du médecin non pratiquant Nicolas Ivanovitch (Samuël Côté), il ne se gêne pas pour allègrement la tromper, et vit dans une stupeur alcoolique constante, indifférent aux sentiments des gens qui l’entourent.

Pour transmettre visuellement cette impression de froideur morale, Konrad excelle dans plusieurs rôles; elle a non seulement adapté le texte (traduit par le célèbre couple formé par Françoise Morvan et André Markowicz) et signé la mise en scène, mais a aussi conçu la scénographie et les costumes, et ça se sent.

Son sens inouï et cohérent de l’esthétique contribue à faire de cette production une expérience aussi singulière que maîtrisée. Les costumes chics et épurés, les projections de photos des acteurs à des moments charnières et les choix musicaux – on passe du death metal au trance, puis de Cigarettes After Sex à Perry Blake – nous plongent dans un univers riche et puissant, la planète Konrad.

Nous retrouvons aussi Violette Chauveau au Prospero avec plaisir, car sa dernière visite en ces lieux datait de 2015, alors qu’elle était dirigée par Catherine Vidal dans Avant la retraite de Thomas Bernhard. D’ailleurs, l’ensemble des interprètes féminines (parmi lesquelles on compte aussi, entre autres, Pascale Drevillon et Marie-Laurence Moreau, qui frayait déjà avec Konrad pour son adaptation du Royaume des animaux au Quat’Sous en 2016) est admirable, ce qui a toujours été l’une des forces de la dramaturge.

Après avoir incarné une figure christique dans Golgotha Picnic, il s’agit de la deuxième collaboration de suite entre Samuël Côté et Konrad, avec qui il semble éprouver beaucoup d’affinités. Ce microcosme artificiel qui va au cœur du drame et qui joue avec les codes est un lac où il nage avec aisance.

Chaque personnage est une pièce importante de l’échiquier, un rouage du mécanisme bien huilé qui progresse vers l’inéluctable et, malgré quelques moments un peu statiques vers la fin, on ne voit pas passer les deux heures que l’on passe en compagnie de cette bande de pantins dysfonctionnels et jouisseurs.

«Platonov – Amour, haine et angles morts» de Tchekhov en photos

Par Maxime Robert-Lachaine

  • «Platonov – Amour, haine et angles morts» d’Anton Tchekhov au Théâtre Prospero
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