«Pour qu’il y ait un début à votre langue» de Steve Gagnon au Théâtre Périscope | Bible urbaine

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«Pour qu’il y ait un début à votre langue» de Steve Gagnon au Théâtre Périscope

«Pour qu’il y ait un début à votre langue» de Steve Gagnon au Théâtre Périscope

Quand la révolution en appelle au don et non au sacrifice

Publié le 27 janvier 2020 par Athéna Whitton-Clément

Crédit photo : Dylan Shepe

Avec cette nouvelle création, la compagnie de théâtre Jésus, Shakespeare et Caroline allume une triple flamme temporelle inspirante. Les jours comptés d’un jeune homme, Frédéric, nous donnent à réfléchir sur bien des aspects de nos vies, de nos comportements et de nos personnalités. Prenant appui sur un présent d’asphyxie consumériste et aliénant, la trame de la pièce s’élargit peu à peu en nous révélant un passé trouble dont la charge de vie se sera consumée. Le futur, lui, espéré ou fantasmé, s’oxygène en lyrisme en conjuguant racines et continuité.

L’auteur et metteur en scène Steve Gagnon nous convie pour l’occasion dans un dispositif en bifrontal. Le choix est judicieux, puisque la dimension cérémoniale et rassembleuse du théâtre en est renforcée. Ainsi, nous sommes impliqué.es dans un drame quotidien dont l’histoire prend amorce dans le berceau d’une mort inévitable.

Se taire pour entendre

Douloureusement, mais avec compassion, on assiste au mutisme révolté de Frédéric (Frédéric Lemay). Atteint d’un cancer des os à vingt-cinq ans, le protagoniste git sur son lit d’hôpital, et autour de lui tourne la réalité hystérique du monde. Une infirmière (Claudiane Ruelland) prend soin de lui et lui apporte de la douceur. À elle seule il partage sa voix.

Au fil des scènes et grâce à une découpe claire de l’espace et des ambiances, on suit aisément ce qui se joue. On rencontre progressivement la famille de Frédéric et on découvre avec plaisir ces portraits excentriques – prestations ô combien électrisantes de personnages prêts à disjoncter – de la mère (Nathalie Mallette), du père (Daniel Parent) et de la grand-mère (Linda Laplante). Tous trois se cramponnent à leur objet attitré comme à des définitions qu’ils ont d’eux-mêmes et qui les réduisent à si peu. Ils nous font rire et nous terrifient à la fois. C’est décalé et saisissant.

À d’autres moments, on vagabonde dans l’esprit de Frédéric. On découvre ce qui le hante, cette part de rêve tenace et de soif d’absolu fortement ancrée dans ses souvenirs d’adolescence. Ceux-ci viennent le rappeler à ses voeux de fraternité avec Wilson (Jonathan Saint-Armand) et à son coup de foudre pour Odile (Pascale Renaud-Hébert). C’est dans leur quête de sens que leur amitié sera partie à la dérive et sera conclue par un double deuil pour le jeune homme.

On reconnait bien en eux et dans leur histoire la marque du Souffle de l’Harmattan, magnifique roman de Sylvain Trudel. Cependant, le récit se tient et se comprend sans la nécessité de connaître l’univers de cet auteur québécois.

La quête de sens n’a pas d’âge

Une autre dimension s’ajoute encore, sans doute la plus poétique, celle surgissant à travers les mots du grand-père (Richard Thériault) qui, plutôt taciturne, libère sa voix au micro à nos côtés dans les estrades. Il révèle à chacune de ses interventions ce qui constitue le noyau de la pièce, soit la soif d’évasion, de grandeur et de force, empruntant aux origines massaï de Wilson ce que lui-même n’aura pas eu l’occasion de raconter pour justifier son obsession de retrouver ses racines, fatalement perdu entre deux continents.

Le grand-père parle peu au centre de l’action, mais lorsqu’enfin ils sont ensemble dans la chambre d’hôpital, il se confie à son petit-fils. Parce que tout est déjà dit par les autres et trop, il lui déclare: «C’est ton silence que je veux qu’on connaisse». C’est un moment sensible, émouvant, au seuil de la cassure, à l’aube d’un adieu que toute croyance ne peut éviter.

Une langue plurielle

De manière générale, il n’est pas tant question d’abstraction que de vitalité et de vibration. Cependant, le propos est solidement campé dans le concret. C’est pourquoi la poésie opère et on se laisse porter par elle. La musique, signée Uberko, se déploie dans cette même perspective. À la fois puissante et subtile, la matière sonore frôle tantôt la musique de film minimaliste, tantôt un style que l’on pourrait qualifier d’electro new age. Le compositeur nous transporte ailleurs, dans un monde inconnu que l’on voudrait de tous les pays à la fois, rejoignant par la diversité de ses sonorités autant l’universel et le spirituel que la fête et le chaos.

En contre-pied des envolées lyriques qui parsèment la pièce, Frédéric s’élance parfois au micro pour jeter dans l’espace et avec énergie sa critique acérée et bien concrète du conformisme et de la résignation, de la banlieue et de l’ennui, non sans dégoût, non sans retenue. Avec habileté, le propos nous parvient sans frôler ni prétention ni sermon.

Le message est livré telle une dernière confession par un jeune homme en fin de vie qui déclare avec courage et honnêteté qu’il n’a pas aimé son passage sur terre, qu’il aurait voulu autre chose, tant et tellement. On le sent et on le voit, une intensité traverse le corps du comédien qui interprète Frédéric. À l’opposé, il sait incarner avec justesse la faiblesse physique de son personnage malade.

Être témoin vivant

Il y a plusieurs niveaux de narration habilement tissés, donc, établis sur un plateau nu bien exploité. D’ailleurs, l’aspect réel et quotidien de la pièce se déploie jusque dans l’effacement des coulisses. Ou plutôt, dans leur intégration au spectacle. Nous voyons les comédiens assis avant et après leur passage au coeur de l’action, entourés de leurs accessoires prêts à servir. On aurait pu assister à leur mise en jeu, s’il avait été question pour eux de décrocher puis d’embarquer à nouveau dans l’histoire. Pourtant, ils demeurent personnages, car ils sont toujours en réaction avec ce qu’il se passe. C’est un choix de mise en scène qui s’avère efficace, car il opère à même notre rapport au présent.

Eux aussi ils observent, comme nous, et eux aussi, vivent le spectacle.

La direction expérimentale empruntée par la mise en scène met à l’épreuve notre sens logique et notre façon de recevoir l’information. Et c’en est extrêmement plaisant. La parole décrit une chose et l’action des comédiens y déroge, écartant toute injonction. Il n’y a pas de banale exécution d’un geste, pas d’illustration. On fait confiance au public, on sait qu’il est intelligent, que chaque cerveau est capable d’en prendre.

On ne devient pas grand sans racines

Le déracinement et la perte progressive et totale de repères identitaires, voilà l’alerte communiquée par cette pièce. Sa foi était à la grandeur de son besoin, comme la fascination de Frédéric pour son ami affirmait chez lui sa quête d’authenticité et de profondeur. Attachés l’un à l’autre, frères de sang, ils ne devaient faire plus qu’un, sous l’égide de la mort, à quelques années d’intervalle.

Ils nous laisseront avec cette ambiguité: la mort est un terrain d’éveil.

«Pour qu'il y ait un début à votre langue» au Théâtre Périscope en images

Par Dylan Shepe

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