«Roméo et Juliette» au Trident dans une mise en scène de Jean-Philippe Joubert | Bible urbaine

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«Roméo et Juliette» au Trident dans une mise en scène de Jean-Philippe Joubert

«Roméo et Juliette» au Trident dans une mise en scène de Jean-Philippe Joubert

Quand l’écrin de peur ne relâche pas sa proie

Publié le 10 mars 2020 par Athéna Whitton-Clément

Crédit photo : Stéphane Bourgeois

Roméo et Juliette. Le coup de foudre et la passion par excellence, l’expression synonyme d’un amour impossible. La pièce, écrite en 1597, évoque l’histoire sempiternelle des clans qui entretiennent guerre et rancune. En son coeur, on scrute le désarroi d’une jeunesse dont le rêve de réconciliation réveille trop souvent la paranoïa autour d’elle et non suffisamment la sympathie. On se méfie des intentions de l’ennemi, on souhaite avant tout protéger celui ou celle qui est de notre côté. Et absolument tout, du moindre geste au moindre mot ambigu, est susceptible d’alimenter la haine entretenue envers l’autre.

Juliette et Roméo, devrait-on dire pour cette adaptation québécoise présentée en 2020. Rébecca Déraspe signe les modifications et ajouts au texte, et Jean-Philippe Joubert assure la mise en scène. Quant à Marie-Hélène Lalande, co-scénariste et co-conceptrice de la mise en scène, elle interprète une puissante Lady Capulet qui n’a rien à envier aux autres figures féminines qui participent au mythe shakespearien.

En effet, les femmes sont à l’honneur dans cette version élaborée pour huit comédiennes et neuf comédiens. On peut en outre considérer la parité atteinte de par la place accordée aux personnages féminins, leur importance, leurs actions et leur pouvoir, s’il en est.

Ce qui est brut, ce qui est violent

Différents tableaux marquent le spectacle, notamment ceux, mémorables, des combats. Hommes et femmes courent, sautent, se tournent autour avec une intention de frappe, se manquent ou s’attaquent bel et bien, à main nue ou au couteau.

À travers ces mouvements effectués avec précision et élaborés par Alan Lake, on ne semble pas s’attarder à un niveau extrême de réalisme, mais le tonus qui émane des chorégraphies, en plus de ce qui est joué au travers et qui nourrit ces échanges belliqueux, s’avère efficace pour illustrer la violence dont sont capables les Montaigu et les Capulet entre eux.

Dans un contexte un peu moins spectaculaire, nous assistons à la scène du bal printanier donné par les Capulet. Malgré l’ambiance détonante, les déguisements et les masques, la soirée n’a pas le charme d’un carnaval italien. L’atmosphère de la scène est terriblement ancrée dans l’esthétique festive et hypersexualisée made in America.

Nous sommes censé.es voir audace, liberté, extravagance et luxure s’il en faut, mais pour l’occasion, le pouvoir du masque n’opère pas et nous sommes  malheureusement confiné.es dans quelque chose d’exposé et de simplifié.

Garder intact ou créer

Bien des choix posés par la mise en scène incorporent des éléments modernes à la pièce. On peut penser aux séquences radiophoniques qui, à part contribuer aux transitions temporelles ou ajouter au comique de la pièce, peinent à trouver leur pertinence. Elles auraient sans doute trouvé meilleure adhérence avec un ton plus clairement défini, identifiable comme source de désinformation ou moyen d’attiser davantage la haine entre les deux clans, par exemple.

Dans l’ensemble on comprend ce qui a été le pivot du souci d’actualisation et de l’écho à notre contemporanéité. Toutefois, à bien des égards et à de nombreux endroits, y compris dans la scénographie et le choix de représenter certains lieux, l’effet reste brut et laisse perplexe.

Cela dit, nous pouvons sans conteste être séduit.e par ce couple éternel interprété avec fougue et désir par Laurence Champagne et Gabriel Cloutier-Tremblay. On retient évidemment Marie-Josée Bastien, qui arrache les rires avec sa désopilante nourrice portée sur la chose, ainsi qu’Olivier Normand incarnant un Mercutio touche-à-tout déchaîné et jamais rassasié, travesti en centaure pour devenir mi-homme mi-bête, le plus fou, le plus libre de tous et le plus incompris, peut-être, la première victime de cette histoire.

Trouver la bonne fréquence

La musique composée par Mathieu Campagna nous renvoie un reflet parfait de l’accord classique-contemporain qu’on a souhaité pour cette production. Passant par divers registres, elle confère au spectacle une dimension acoustique propre à la Renaissance pour ensuite charger la salle d’une atmosphère techno trempée de pop sexualisée typique du party wild américain. Les différents passages musicaux s’inscrivent naturellement dans la trame narrative, venant également pulser les scènes de combat, ou encore marquer les transitions par un son carrément épique, à la hauteur de l’aspect légendaire de la pièce.

Enfin, la mort des deux amoureux est inévitable et se doit d’être déchirante. Elle l’est. Cependant, tout semble s’accélérer dès lors que la distribution débarque sur scène. La souveraine (Érika Gagnon) vient alors conclure la pièce de la même manière qu’elle avait assuré l’introduction, remplaçant ainsi le choeur, le prince et la police, et nous sommes sommé.es d’aimer.

Les mots heurtent au lieu d’inviter. On sait que la mort peut engendrer la vengeance et davantage de souffrance. Cependant, il est commun, voire instinctif de s’unir et de se montrer soudé.es comme rarement suite à une épreuve difficile, que ce soit un décès familial, un attentat ou une catastrophe naturelle. Aimer ne devrait jamais être une injonction. Juliette nous le dit en refusant son mariage arrangé. C’est plutôt de connaître les motifs de la haine qui importe.

Se respecter, communiquer, laisser sa part de réflexion à l’autre, se faire confiance, c’est aussi cela agir avec conscience et discernement.

«Mais est-ce que la loi connaît nos besoins ?» – Roméo

On répète ce drame comme si on cherchait désespérément à trouver la faille, l’endroit fatidique où l’on aurait pu agir pour éviter le désastre. Dans cette adaptation, on discerne bien cette volonté d’actualiser, de moderniser, de réparer. Par contre, on en ressort avec une impression d’insuffisances, celles-là mêmes dont il est question dès les premières lignes de la pièce.

Ainsi, on peut se demander pourquoi le noyau de la pièce n’est pas touché. Roméo et Juliette sont tel.les que nous les attendons. Or, le problème ne réside pas dans ce qu’incarnent les deux adolescent.es, mais plutôt dans le fait que l’on choisit des modèles susceptibles de porter au-devant de la scène un idéal de pureté qui persiste à travers le temps. Un idéal qui, maintenu, nous enferme dans une fiction hermétique à de profonds changements.

Aujourd’hui, la résonance de Juliette et de Roméo, de leur histoire – leur empêchement d’être, et d’être ensemble et de s’aimer –, devrait pouvoir s’étendre au-delà de la passion amoureuse et nous parvenir à toutes et à tous dans une dimension axée sur le politique, sur notre monde et l’histoire de ses frontières.

«Roméo et Juliette» au Trident en images

Par Stéphane Bourgeois

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    Photo : Stéphane Bourgeois
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