«Rouge» de John Logan dans une mise en scène d'Olivier Normand au Théâtre La Bordée | Bible urbaine

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«Rouge» de John Logan dans une mise en scène d’Olivier Normand au Théâtre La Bordée

«Rouge» de John Logan dans une mise en scène d’Olivier Normand au Théâtre La Bordée

Au théâtre, le noir embrasse le rouge

Publié le 29 février 2020 par Athéna Whitton-Clément

Crédit photo : Renaud Philippe

L’occasion était trop belle pour ne pas la saisir. Après avoir été montée dans plusieurs pays et pour la première fois en 2009, cette pièce de l’auteur et dramaturge américain John Logan nous arrive enfin dans sa traduction québécoise. Ne laissant rien au hasard, le Théâtre La Bordée nous sort le grand jeu et déploie ses somptueux rideaux au-devant de la scène. La couleur rouge est ainsi à l’honneur et nous plongeons dans ce texte comme au coeur de la tragédie. De fait, la première représentation se sera tenue un 25 février, soit exactement cinquante ans après la date à laquelle le peintre Mark Rothko s’est suicidé.


Les faits réels sont au fondement de la pièce. Nous sommes à la fin des années 50, et Rothko s’affaire à réaliser des toiles murales destinées à un restaurant digne d’accueillir les plus fortunés. Il s’agit des Quatre saisons, logé dans l’édifice Seagram situé sur Park Avenue. Il vit lui-même à New York et dans son atelier, il s’acharne à travailler, selon ses dires, aux heures d’un banquier. Ken, son nouvel assistant, débarque dans ce lieu et dans sa vie, et rapidement, la rencontre des deux se développera sous forme de débats. Il sera notamment question du rapport à l’art, d’intégrité, des clivages générationnels, et surtout, de transmission.

«Qu’est-ce que tu vois ?»

Le travail scénographique est à l’égal du texte, intelligent et foisonnant. La vue d’ensemble abrite plusieurs niveaux de perspective, et chaque recoin attire le regard. C’est séduisant et curieux comme on peut fantasmer un lieu de création.

Quelques toiles sont entassées ou suspendues, et surtout, quelques-unes sont mobiles, ce qui nous permet, au fil de la pièce, de voir mieux ou autrement celles qui sont peintes. Les variations de rouge évoluent sous nos yeux au gré du changement d’éclairage, généralement tamisé mais tantôt plus vif, et à un certain moment, carrément cru sous les néons.

La naissance de la tragédie

Le dispositif visuel vient soutenir la part du discours de Rothko qui clame la nécessité du passé comme clef d’affranchissement. En effet, il considère que musique, littérature, histoire, mythologie, philosophie et tout ce qui constitue la culture générale, doivent nourrir l’artiste au même titre qu’il se sert de pinceaux et de divers outils.

À quelques reprises, nous voyons s’étendre en projection sur les hauteurs du décor quelques oeuvres picturales citées dans le texte et nous entendons leur équivalent musical quand le peintre ou son apprenti met en marche le tourne-disque.

Ces perfusions artistiques corollaires aux choix posés par le metteur en scène Olivier Normand sont pertinentes et efficaces. Grâce à elles et au-delà de la réflexion nourrie par le dialogue des deux personnages, nous discernons bien – et peut-être plus intimement – les contrastes dont il est question. Entre autres, ce qui est cause d’encensement et ce qui peut susciter le rejet de la nouveauté. Ce qui semble respirer le génie et ce qui vient marquer un tournant plus festif et étonnamment peut-être, plus politique dans l’art.

Le maître et l’apprenti

Chez Michel Nadeau, qui interprète Rothko, on sent un corps qui abrite ce peintre rappelé de chez les morts parmi les vivants. On sent bien la douleur des années passionnées qui voient leur déclin approcher. Peur que le noir avale le rouge; peur de ce que le noir signifie pour lui quand il lâchera d’un coup sa main sur son coeur. Comme il disait plus tôt à Ken: «Je suis là pour arrêter ton coeur de battre».

On sent qu’à l’orée de la première officielle, le comédien est animé par une certaine fébrilité. Le débit est rapide et la parole quelque peu étouffée, serrée, bien que le propos nous parvienne. On souhaiterait simplement un peu plus de volume dans la parole d’un Rothko-monument que les flammes de la création et du désir de transmission avivent encore, bien qu’il craigne leur extinction.

Toutefois, plus les échanges s’attisent avec Ken et que leurs débats se densifient, plus leur affrontement apparaît comme un échange à la fois généreux et viscéral. Steven Lee Potvin, qui interprète l’apprenti, conduit allègrement l’évolution de son personnage avec dynamisme, physicalité, nuances et sincérité.

Procurer du sens pour en trouver

Le rouge des rideaux que l’on voit de moins en moins dans les théâtres aura remplacé le bleu royal pour arborer la couleur des massacres commis lors de la Révolution française. Elle viendra par ailleurs s’affirmer un peu plus tard durant la période romantique, alors que les salles étaient encore éclairées et que les spectateurs étaient mis en valeur au même titre que les comédiens sur scène. La pièce et sa mise en scène en sont un large clin d’oeil et affirment la nécessité d’une rencontre entre le théâtre et la peinture.

Et si Rothko dit que les oeuvres sont en danger une fois qu’elles sont mises au monde, avec ces deux partenaires de scène qui se répondent fièrement et avec conviction, et qui se nourrissent l’un et l’autre de leurs contrastes – même si le noir finit inévitablement par avaler le rouge – cette pièce et cette mise en scène méritent non moins qu’un velours d’applaudissements.

«Rouge» au Théâtre La Bordée en images

Par Renaud Philippe

  • «Rouge» de John Logan dans une mise en scène d’Olivier Normand au Théâtre La Bordée
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