«Le Royaume des animaux», dans une mise en scène d'Angela Konrad, au Quat' Sous | Bible urbaine

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«Le Royaume des animaux», dans une mise en scène d’Angela Konrad, au Quat’ Sous

«Le Royaume des animaux», dans une mise en scène d’Angela Konrad, au Quat’ Sous

Un safari au purgatoire

Publié le 12 septembre 2016 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Yanick MacDonald

C’est dans un purgatoire théâtral un peu glauque que se déroule l’action de cette pièce écrite par l’Allemand Roland Schimmelpfennig, un dramaturge célébré pour son regard particulièrement incisif et ses thèmes troublants. Imaginez un instant que vous êtes coincés dans une abominable routine pendant beaucoup trop longtemps, jour après jour, et vous n’aurez qu’une vague idée de ce que vivent les grotesques protagonistes du Royaume des animaux.

Parti d’une anecdote cruelle à propos d’un acteur en déclin qui tenait un rôle dans une production du Roi Lion, se croyant anonyme derrière son masque, Schimmelpfennig raconte habilement les tourments de cinq comédiens qui performent jour après jour la même pièce. L’aliénation engendrée par la répétition mécanique des mêmes répliques et des mêmes gestes les rend voûtés sous le poids de l’ennui, fatigués par un manque lancinant de perspectives d’avenir, et blessés physiquement par leurs costumes.

La pièce est présentée en trois actes et commence avec l’habillage des deux «héros» de la pièce, le Zèbre et le Lion, un moment d’un comique «malaisant» où les comédiens Philippe Cousineau et Gaétan Nadeau se pavanent dans le plus simple appareil, exhibant sans scrupules leurs livres en trop. Puis la représentation commence, répétitive, débilitante, interrompue par des black-out où l’on entend une assourdissante trame sonore industrielle parsemée de hurlements de désespoir. L’effet est saisissant.

La scène est sobrement peinturée en bleu, donnant un effet froid et mécanique aux rituels abrutissants de cette ménagerie mécanique, à ce ballet désespérant de personnages désabusés et grinçants. Les costumes sont d’ailleurs étrangement beaux, même lorsqu’on sait qu’ils torturent subtilement les acteurs qui les portent. Acteurs qui jouent d’ailleurs à un niveau de maîtrise inouï – tant au niveau de l’interprétation physique que dans les dialogues habilement déclamés et parmi lesquels on n’a entendu aucun balbutiement et aucun accrochage, ce qui est assez rare lors d’une première. On retient particulièrement les performances de la Gazelle, à la fois fragile et forte (Marie-Laurence Moreau), et l’impassible et très masculin Lion (Gaétan Nadeau, affublé d’une incroyable perruque de rockeur déchu).

Angela Konrad pilote de main de maître cette fascinante et cruelle fable, nous présentant de malsains rapports de force, des individus coincés dans un cul-de-sac artistique, des pantomimes au bout du rouleau qui traversent leurs journées comme des somnambules désenchantés. On ressort de là un peu assommés, attendris par les personnages, mais passablement affectés par l’impitoyable réalité que quelque part, probablement près de chez nous, de véritables êtres humains sont aux prises avec semblable aliénation.

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