«Table rase», d’après une mise en scène de Brigitte Poupart, à Espace Libre | Bible urbaine

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«Table rase», d’après une mise en scène de Brigitte Poupart, à Espace Libre

«Table rase», d’après une mise en scène de Brigitte Poupart, à Espace Libre

Être confronté à la mort pour sentir l’urgence de vivre

Publié le 20 novembre 2015 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : Marc-Étienne Mongrain

Il faut parfois du temps pour prendre conscience de ce qui nous handicape dans la vie, de ce qui nous retient, nous paralyse. Les six filles de Collectif Chiennes ont mis plus d’un an à mettre toutes leurs angoisses et leurs enjeux en mots pour créer Table rase. Mais pour les spectateurs qui se rendront à Espace Libre jusqu’au 5 décembre 2015, le travail sera plus aisé, parce qu’ils recevront déjà de plein fouet une multitude de vérités sur la vie, camouflées à travers un beau délire entre amies qui interpellera solidement tout le monde qui se pose des questions... bref, tout le monde.

Ce n’est pas que la génération Y, représentée par Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Catherine Chabot, Rose-Anne Déry, Sarah Laurendeau et Marie-Noëlle Voisin, six amies dans la vingtaine – dans la vie comme sur scène – qui se reconnaîtra dans les propos de Table rase. Chaque personnage de la pièce a tellement sa personnalité et son caractère propre (une cynique, une idéaliste, une angoissée, une spirituelle, une libérée et une résignée) qu’il est impossible qu’une personne ne se reconnaisse pas dans les paroles de l’un deux, à un moment ou à un autre, peu importe le sujet.

Ce qui frappe d’abord est l’esprit de camaraderie, la magnifique relation d’amitié qui unit les six filles réunies au chalet de l’une d’elles, le temps d’une soirée de retrouvailles festive où nourriture et alcool abondent. Mais les répliques à propos angoissants au sujet de l’avenir, de l’environnement, de la société et de la fin du monde qui meublent leurs conversations se font tout de même bien sentir et nous happent. Sans doute parce que ces paroles auraient certainement pu sortir de nos propres bouches, parce que ce sont des discussions qu’on peut tous avoir, qu’on dirait banales, mais qui sont loin de l’être. Mais cette amitié qui les lie, elle, est bien propre à ces six jeunes femmes, et elle est vachement belle à voir.

La façon qu’elles ont de se parler parfois tendrement, parfois durement, sans jamais qu’aucune rancune ne perdure; leur façon de se taquiner, de s’amuser et de rigoler; leur liberté, la certitude qu’aucun jugement ne se fera entre elles, leur ouverture l’une à l’autre… tout ça fait du bien à voir, et fait envie. On se plait à entrer avec elles dans leur belle folie, dans leur grand délire qui a d’’ailleurs déclenché de nombreux éclats de rire dans la foule, jusqu’à en taper par terre, jusqu’à s’en étouffer, presque. Notamment lorsqu’elles parlent de sexualité, les comédiennes sont hilarantes, et le choix de mise en scène de Brigitte Poupart d’avoir parfois fait se superposer les conversations était très bien pensé, le tout permettant de constituer une pièce très actuelle, de notre temps.

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Elles ont une belle assurance et sont à l’aise, mais elles peuvent parfois tomber dans une certaine vulgarité, dans des discussions crues qui pourraient en faire grincer quelques-uns des dents, si ce n’est pas leur écorcher les oreilles, avec les rots un peu trop nombreux venant du personnage de Catherine Chabot, surtout. Qu’à cela ne tienne, cette pièce à mille lieues du théâtre classique permettra à quiconque de se reconnaître à un moment ou à un autre dans ce beau groupe, et pourra vraiment plaire à tout le monde, autant à un public curieux et ouvert qu’à des gens qui n’apprécieraient pas trop le théâtre, d’ordinaire. De plus, personne dans ce groupe d’amies n’a de nom sur scène, comme si on voulait généraliser, ouvrir à tous et interpeller tout le monde, et ça fonctionne.

Au final, malgré les propos durs et sombres sur de nombreux sujets, représentatifs d’un mal-être, d’un vide vécu par les personnages – dont on sent par contre quelques répliques un peu trop plaquées, comme pour instaurer le sujet, la thématique dont on voulait traiter, mais qui brise le rythme jovial, l’envolée dynamique – c’est vraiment un grand plaisir qui nous contamine à les écouter bavarder, plutôt que de tomber avec elles dans la noirceur de pensées déprimantes.

Par contre, le thème de Table rase, c’est-à-dire de faire table rase, de laisser tomber tout ce qui empêche les filles d’avancer dans la vie et dans la recherche du bonheur, semble être passé presque inaperçu, dans ce flot de rires et de vérités criées par la tête. Au final, on retient plus la belle soirée de folie, la force de l’amitié qui les unit, et les enjeux de la génération Y. Les filles auraient simplement pu aider leur amie dans le besoin sans faire ce pacte; ça aurait tout autant prouvé leur solidarité féminine et amicale.

Aurait-il été plus pertinent et plus fort d’assister à la décision des filles de faire tout ça leur amie, pour lui faire honneur? Ce moment où elles ont décidé de vivre par procuration la vie qu’elle ne pourra pas vivre? C’est une décision que les six co-auteures ont prise, et comme on est la génération des enfants du choix, on ne peut la critiquer, mais on a bien peur que le but de Table rase n’ait pas été atteint à 100 % dans cette formule qui a peut-être plus fait rire que réfléchir.

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