«The Dragonfly of Chicoutimi» au Théâtre la Bordée dans une mise en scène de Patric Saucier | Bible urbaine

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«The Dragonfly of Chicoutimi» au Théâtre la Bordée dans une mise en scène de Patric Saucier

«The Dragonfly of Chicoutimi» au Théâtre la Bordée dans une mise en scène de Patric Saucier

Retracer les contours du souvenir

Publié le 13 novembre 2018 par Maude Rodrigue

Crédit photo : Nicola-Frank Vachon

Sur les planches de la Bordée jusqu’au 24 novembre, Jack Robitaille incarne Gaston Talbot, le protagoniste de la pièce The Dragonfly of Chicoutimi de Larry Tremblay. L’acteur se montre à la hauteur de l’estime que lui porte le public de Québec. Les spectateurs-rices s’arc-boutent volontiers contre le flanc du personnage en proie à l’hébétude, alors qu’il déambule dans les artères de sa mémoire.

Dès les premiers instants, une ritournelle est entonnée d’une voix claire par Sarah Villeneuve-Desjardins, dont on a mesuré le talent dans Incendies au Trident au printemps dernier. Puis l’immense Jack Robitaille s’ébranle pour un monologue, dans un long souffle qui se prolonge tout au long de la pièce de quelque 70 minutes.

Le public saisit rapidement que la pièce est presque uniquement dans la langue de Shakespeare. Un souvenir traumatique a désarçonné le personnage à un point tel qu’un beau jour, à son réveil, il ne parle plus qu’anglais.

Or, la poésie de l’auteur enjambe allègrement la barrière de la langue. Quelques phrases se fraient sans peine un chemin jusqu’à l’esprit du-de la spectateur-rice: «the silence appears; it’s the air itself», «do you feel the ultimate tempo of my heart?» Ce choix de s’en tenir uniquement à l’anglais propose un défi amical au public plutôt que de poser une embûche majeure à sa compréhension.

En remontant à l’année de création de la pièce, au coeur du contexte référendaire de 1995, il appert que des enjeux sociaux transcendent la situation concrète qui absorbe le protagoniste. C’est la société québécoise entière qui suivait alors un processus éprouvant de redéfinition d’elle-même.

Once upon a time

À l’instar de la ritournelle-préambule, le cours du récit vient à glisser, il emprunte des détours inattendus. Un tel dédale ne calque-t-il pas le fonctionnement de la mémoire lui-même? Il est effectivement hasardeux de retracer les contours d’événements qui appartiennent à une époque irrévocablement révolue, nommément à l’enfance, «immense continent englouti» comme la décrit l’écrivain Karl Ove Knausgaard.

Amnésique, Gaston Talbot tente de puiser dans le creuset de cette enfance pour restituer un peu d’ordre au fatras de ses idées. Le public est livré à la confusion de l’homme esseulé.

Cette confusion, elle tient en ce sentiment d’hébétude que nous ressentons devant le tragique de l’existence, devant la fatalité qui échoit à certains-es d’entre nous. Il y a de ces événements proprement inexplicables, qui tarissent la source des mots pour les traduire. Un incident en particulier provoque un changement irrévocable dans la vie de Gaston Talbot.

Le sentiment de confusion est également caractéristique de l’enfance: le garçonnet qu’était Gaston Talbot est supplanté par la complexité du monde, dépourvu des moyens nécessaires pour l’appréhender.

D’une certaine manière, le corps vieillissant du protagoniste est demeuré habité par celui du garçonnet qu’il était et par l’époque révolue dans laquelle il évoluait. Gaston Talbot apparaît voûté, comme si un imposant oiseau de malheur eût été juché sur son épaule, un lourd tribut de mémoire traumatique exerçant son poids sur le dos de l’homme éprouvé.

Une autre mise en scène brillante de Patric Saucier

Les décors et la mise en scène de Patric Saucier servent à merveille cette alternance entre onirisme et cauchemar au fil de la pièce, entre terreur infantile et douceur maternelle, entre mensonge et vérité. L’utilisation d’échasses et un maquillage grossier confèrent éventuellement au visage de la mère de Gaston Talbot un aspect effrayant. Des bâtons de popsicle ont servi à la confection des décors. Or, la sucette glacée iconographique, évoquée à quelques reprises au fil de la pièce, acquiert une curieuse symbolique: celle de l’évanescence. Quoi de plus fulgurant, en effet, qu’un popsicle dardé par les rayons chauds du soleil de Chicoutimi, sinon la vitesse à laquelle se délite le souvenir des évènements?

L’effet des projections vidéo de l’ubiquiste et talentueux Keven Dubois est saisissant. Quelques minutes après le début de la pièce, Jack Robitaille se dresse au centre d’un vaste plan inondé de couleurs, créant de ces moments théâtraux qui marquent l’esprit du-de la spectateur-rice d’un sceau indélébile. De tels moments inspirent une profonde reconnaissance envers les concepteurs-rices du milieu théâtral. La beauté du texte est transcendée par une telle richesse visuelle qui s’offre au-à la spectateur-rice.

Jack Robitaille est simplement désarmant. Il est bouleversant de le voir prêter sa sagesse et son charisme au personnage de Gaston Talbot, de le voir chasser ses libellules de souvenirs. «The truth is not easy to catch», n’est-ce pas; le mouvement frénétique du battement d’ailes des insectes vrombissants reproduit le caractère insaisissable de la vérité.

Or, dans leur sillage, les essaims de souvenirs ont marqué l’épiderme du protagoniste d’une manière indélébile.

«The Dragonfly of Chicoutimi» en 8 photos

Par Nicola-Frank Vachon

  • «The Dragonfly of Chicoutimi» au Théâtre la Bordée dans une mise en scène de Patric Saucier
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