«Le tigre bleu de l’Euphrate» de Laurent Gaudé au Théâtre de Quat’Sous | Bible urbaine

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«Le tigre bleu de l’Euphrate» de Laurent Gaudé au Théâtre de Quat’Sous

«Le tigre bleu de l’Euphrate» de Laurent Gaudé au Théâtre de Quat’Sous

Voyage au bout de la nuit

Publié le 27 avril 2018 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Yanick Macdonald

C’est dans un silence de sépulture que débute le récit qu’Alexandre le Grand nous livre, à travers les mots de Laurent Gaudé et le corps d’Emmanuel Schwartz, dans la plus récente mise en scène de Denis Marleau. Une voix gutturale s’élève, à la fois murmure et râle, pour s’adresser à la mort qui rôde; le roi de Macédoine n’est prêt à lâcher prise que si la grande faucheuse écoute son récit.

Alors que ce qu’on sait de ce personnage plus grand que nature tourne surtout autour de ses exploits militaires et de sa sourde rage de conquérir, de sa mégalomanie et des nombreuses villes qu’il a lui-même érigées en son nom, le texte de Laurent Gaudé s’intéresse ici à ses tourments, à ses motivations et à son désir brûlant de toujours aller plus loin, seul au milieu de son armée, isolé de ses pairs par cette obsession incontrôlable qui a marqué l’histoire au fer rouge.

Seul sur scène, dans cette chambre de mort qui a déjà l’air d’un tombeau, Emmanuel Schwartz étonne, tout d’abord, par la faiblesse qu’il projette. Ce grand gaillard dans la force de l’âge, interprétant un monstre sacré à l’agonie? La transformation est lente, progressive, et abasourdissante; son propre récit lui redonne tout d’abord une énergie inespérée, et la fureur qui finit par l’habiter, à l’évocation de sa plus grande peine, est pétrifiante.

Halluciné, postillonnant, l’acteur profite des derniers soubresauts de son personnage pour entrer dans un impressionnant état de grâce, en transe. Une performance sportive mais nuancée; un rôle qui semble lui avoir été destiné depuis l’antiquité.

Autour de lui, trois murs de rideaux sont alimentés de projections vaporeuses, toujours un peu floues, qui évoquent à la fois les paysages qu’il traverse et son humeur changeante. Ces vidéos de Stéphanie Jasmin, qui cosigne aussi la scénographie avec Marleau lui-même, deviennent les fantasmes hagards du mourant, une lente parade de formes en mouvements à mi-chemin entre le test de Rorschach et l’hallucination diurne.

La simplicité de cette mise en scène, qui se concentre discrètement sur des éléments très forts, est une leçon en soi; un acteur, une pièce, un lit. La musique de Philippe Brault, avec ses cors militaires et ses ambiances paroxysmiques, ponctue non seulement les moments forts, mais augmente aussi le pouvoir d’évocation des mots de Laurent Gaudé.

Tout ça ne serait évidemment pas possible sans l’écrasante présence de Schwartz, qui nous confirme ici son immense talent. Il incarnait déjà un personnage mythique de l’antiquité dans L’Iliade, présentée au Théâtre Denise-Pelletier en novembre dernier, et cette nouvelle prouesse nous prouve qu’il est à sa place, dans la peau de tonitruants et mythiques personnages de l’histoire, représentant avec justesse la fragilité des titans.

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