«Titus» de Shakespeare au Théâtre Prospero | Bible urbaine

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«Titus» de Shakespeare au Théâtre Prospero

«Titus» de Shakespeare au Théâtre Prospero

Le sang des bêtes

Publié le 21 février 2018 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Charles Fleury

Sans doute la tragédie la plus sanglante et la moins fréquemment montée de Shakespeare, Titus Andronicus est un drame violent, avec une panoplie étourdissante de personnages, se déroulant vers la fin du règne de l’empire romain, et dont l’improbable héros est Titus, un général romain fatigué de ses combats, et probablement aussi, un peu, d’avoir produit vingt-six enfants.

Au retour d’une guerre avec les Goths, ramenant avec lui des prisonniers, Titus arrive à Rome alors que l’empereur vient de mourir et que deux de ses fils se chamaillent pour lui succéder. Marcus, le frère de Titus, annonce que c’est le vieil homme qui a été désigné, mais ce dernier refuse les honneurs et nomme son fils Saturninus, qui se met aussitôt à convoiter toutes les jolies filles de la royauté, incluant sa propre sœur. Il finira par se marier avec Tamora, et cette union entre deux vils individus annoncera le début d’une série d’incidents répugnants et de fratricides.

Ce texte de Shakespeare est aussi tristement célèbre à cause de Steve Bannon, ex-banquier et ex-chief of staff de Trump, dont c’est la pièce favorite. Ce dernier a même longtemps milité à Hollywood afin qu’une adaptation cinématographique soit produite, jusqu’au flop de 1999 avec Anthony Hopkins pour lequel il était producteur exécutif.

Cette réinterprétation très libre de Titus a entre autres été produite pour souligner les dix ans de la compagnie Les Écornifleuses, qui nous ont permis, au fil des ans, de savourer des œuvres telles que L’absence de guerre ou Disparaître ici, et dont Édith Patenaude, qui signe l’ingénieuse mise en scène, est l’une des fondatrices. Comment, donc, célébrer dix ans de pièces profondément féminines avec le texte d’un dramaturge masculin qui n’a inclus que deux personnages de femme dans son texte?

En confiant tous les rôles masculins à des femmes! Un procédé ingénieux, qui permet à une assemblée de talentueuses actrices de haranguer la foule et de s’investir d’une virilité aussi crédible qu’hilarante. Ce qui donne non seulement des interprétations variées, personnalisées et fascinantes, mais aussi la réalisation très amusante, à travers ce miroir féminin, que les postures crâneuses des guerriers du théâtre classiques ont quelque chose de profondément ridicule dans un contexte contemporain.

Titus-CharlesFleury-ThéâtreProspero-LesÉnornifleuses (1)

La traduction du texte, signée par André Markowicz, rappelle un peu l’esprit de Garneau – et de sa délicieuse adaptation de Macbeth en 1978 – sans aller aussi loin dans le «joual», mais en intégrant des jurons et des expressions bien québécoises qui, loin de nous faire décrocher, rendent l’ensemble de la démarche encore plus sympathique.

Puisqu’un bon nombre de personnages sont interprétés par les mêmes actrices, on pourrait penser que ça rend le récit difficile à suivre, mais le fait que les actrices annoncent d’emblée ce changement rend le tout très fluide. Il faut d’ailleurs saluer l’interprétation de Joanie Lehoux dans le rôle-titre, qui transmet toute la douleur d’un homme qui a atteint la fin de sa vie et dont la descendance a pratiquement été décimée. Anglesh Major, l’un des deux seuls hommes de l’entreprise, qui personnifie Lavinia, est aussi fragile que touchant, en victime muette de la convoitise d’hommes monstrueux.

Alors que nous ne sommes pas particulièrement fans des costumes un peu étranges et tapageurs que portent certains des personnages, nous avons trouvé très réjouissant un autre aspect, qu’on voit rarement sur nos scènes: les actrices jouent du tambour, s’amusent avec un sampler et chantent en direct. Les pièces très rythmées conviennent parfaitement aux machinations militaires en cours, et les percussions sont aussi utilisées pour ponctuer les combats, en amplifier la violence, et suggérer à nos oreilles des violences dont nos yeux préféreraient sans doute ne pas être témoins.

Il faut aussi apprécier la deuxième fin qui nous est proposée, un épilogue alternatif qui ressemble davantage à notre époque et qui, sans vouloir blasphémer et porter ombrage à l’œuvre du défunt et mythique dramaturge anglais, sied beaucoup mieux à l’œuvre, lorsqu’on y pense.

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