«Trainspotting» d'Irvine Welsh sur les planches du Théâtre Prospero | Bible urbaine

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«Trainspotting» d’Irvine Welsh sur les planches du Théâtre Prospero

«Trainspotting» d’Irvine Welsh sur les planches du Théâtre Prospero

Adroite mise en scène, traduction fâcheuse

Publié le 28 avril 2016 par Benjamin Le Bonniec

Crédit photo : Pierre-Marc Laliberté

Adapter Trainspotting au théâtre, l’oeuvre marquante de l’Écossais Irvine Welsh, demande de faire preuve d’une certaine audace et peut se révéler fort hasardeuse. C’était le pari tenté par Marie-Hélène Gendreau, s’imprégnant d’une traduction québécoise discutable signée Wajdi Mouawad et Martin Bowman. La pièce connaît un succès public depuis sa première représentation, en 2013, et c’était avec intérêt que nous avons suivi son arrivée au Théâtre Prospero. Légèrement refroidi par l’utilisation d’un joual exagérément vulgaire, on se satisfait d’une mise en scène habile et pénétrante autant qu'une distribution capable de retranscrire ce beat propre à l’enchaînement de flashs intoxiqués.

Édimbourg, quelques parts dans les années 80. Mark Renton (Lucien Ratio), jeune héroïnomane paumé, décrit avec lucidité l’enfer de son quotidien de déglingue où la drogue n’est jamais loin. Au service de cette narration peignant la réalité décadente d’une génération X désabusée, on vit au rythme des péripéties de Mark et de sa bande d’hallucinés (Sick Boy, Begbie, Tommy et Alisson) et de leur déchéance de drogués.

Roman-culte, film-culte, Trainspotting dispose du calibrage favorable à une mise en scène rythmée, provocante, brute et nécessairement inventive. Marie-Hélène Gendreau assure l’essentiel dans une version épurée, fluide et efficace s’accordant joliment à ces fragments successifs de la vie de Mark et aux perspectives de lendemain quasi nulle. Les fulgurances de la bande-son s’assortissent aux mésaventures de ces losers camés perdus dans l’enfer de la drogue sans pour autant retranscrire cette culture pop-rock britannique intégrée merveilleusement dans l’oeuvre de Welsh.

Parce qu’il est là un peu l’écueil de cette adaptation théâtrale, la difficulté avérée de nous transporter dans cette Écosse des années 80, qui portent ouvertement sa bannière identitaire, ses particularismes régionaux et linguistiques. Le langage «whelshien», sorte d’argot inspiré du bas-glaswegan (Glasgow), agit en faveur de cette plongeante immersion culturelle. Pourtant, la traduction québécoise, ayant servi de support à l’adaptation, s’égosille jusqu’à se perdre dans les abysses d’un joual abject et vulgaire où pullulent à outrance des injures obscènes.

Le reproche tient dans l’exagération d’une traduction qui s’éloigne de l’essence même du texte original, délaissant un langage certes cru, grossier, parfois violent, à l’oralité saisissante pour une langue sacrant doublement (voir l’étude de Murielle Chan-Chu, Trainspotting au théâtre: une adaptation culturelle). Ce désir d’utiliser le joual pour refléter cette réalité écossaise est opportun, cependant, on regrette cette amplification grossière qui donne aux répliques une saveur primitive, dégoûtante et surtout imparfaite.

Aussi, se pose la question de la traduction d’un dialecte par un dialecte. Pour certains comme Jean-Michel Déprats (traducteur spécialiste de Shakespeare), le théâtre ne permet pas cette liberté linguistique, tandis qu’une Marie Labrecque soulignait dans Voir, en 1998, une traduction «d’une efficace rythmique ordurière». Oralement, on s’éprend certes de ce patois vivant «pas toujours intelligible», mais on refoule cet enchaînement incessant de sacrements auxquels on préfère limite la pauvreté linguistique des «fuck» ou «fucking» présents en masse dans la version théâtrale anglaise d’Harry Gibson.

Dans ce registre obscène tragi-comique, la distribution s’en tire malgré tout avec panache, Lucien Ratio nous convainc dans la provocation et la puissance du propos, quand Claude Breton-Potvin et Charles-Étienne Beaulne assurent pleinement la dimension drolatique et farfelue de la pièce. Et si on ne s’obstine pas sur la question du langage employé, dont on perçoit l’immense difficulté d’une traduction, cette adaptation de Marie-Hélène Gendreau permet malgré tout de faire perdurer un peu plus le mythe d’une oeuvre à la contemporanéité effrayante et au réalisme percutant.

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Par Pierre-Marc Laliberté

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