ThéâtreCritiques de théâtre
«Tungstène de bile», une performance de Jean-François Nadeau et Stéfan Boucher, au Théâtre d’Aujourd’hui
Ils sont les plus heureux du coin de la cuisine, et nous sommes avec eux
Crédit photo : Patrice Lamoureux
Déjà bien accueilli lors de sa parution en 2013 (éditions L’Écrou), le recueil comportait des éléments propices à la transposition scénique: des histoires, des personnages, un regard sur le monde et pas que sur soi. Mais il ne suffit pas de les remarquer, ces éléments, il faut les déployer et les faire vivre. Disons-le ainsi: quand la fée distributrice de talents est passée, Jean-François Nadeau a sûrement ouvert tout ce qu’il pouvait en plus de la fenêtre, les yeux, la bouche, les bras, le cœur. L’aisance avec laquelle il incarne la succession de personnages y est pour beaucoup dans l’adhésion des spectateurs à la proposition artistique, le comédien prenant le relai de l’auteur pour défendre ces mots corps et âme.
Sur scène avec lui, le singulier concepteur sonore et musicien Stéfan Boucher répond, joue, chante et manie une guitare mais aussi une foule d’autres boîtes, boutons et cordes. Leur duo offre une présence scénique tonique, tirant parti d’éléments scénographiques (Jonas Bouchard) et d’éclairages (Étienne Boucher) de manière créative et parfois inattendue. Dans l’agressivité des néons excessifs et de la distorsion (voire de retours de son), comme dans le faisceau minimal d’une ampoule, les petits univers se créent et s’enfilent sans vouloir s’essouffler dans la boîte noire de la salle Jean-Claude-Germain transformée en cabaret pour l’occasion. On comprend que l’auteur n’ait pas voulu amputer son œuvre originale, mais la saturation guette le spectateur malgré son appréciation.
Petits destins fragiles, bassesse et dureté des mots maternels, amour effrité, souvenir d’une amie assassinée, indignation mêlée d’espérance, les poèmes de Nadeau parlent avec plus d’empathie que d’ironie (quoique, parfois) de nos luttes personnelles et collectives. Tungstène de bile, éternelle pierre au rein, angoisse béton mais lucrative. La densité de la matière rocheuse ne se transformera jamais en meringue poreuse. La poésie trouve ici une diffusion moins confidentielle sans se dénaturer, bien au contraire. «C’que tu sais pas ça fait pas mal, man» chantent-ils à tue-tête. Ça ne veut pas dire de ne pas prendre le risque de savoir.
Tungstène de bile, texte, mise en scène et interprétation de Jean-François Nadeau, musique et chansons et de Stéfan Boucher, présenté au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 4 avril.
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Rédactrice publicitaire, traductrice et linguiste, Isabelle s’intéresse aux arts et à la communication depuis toujours.
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