«Warda» de Sébastien Harrisson au Théâtre Prospero | Bible urbaine

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«Warda» de Sébastien Harrisson au Théâtre Prospero

«Warda» de Sébastien Harrisson au Théâtre Prospero

Philosophie dans le boudoir

Publié le 24 janvier 2018 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Alessia Contu

Alors qu’il cherche son hôtel dans les rues de Londres, Jasmin (Hubert Lemire) entre par hasard dans un magasin de tapis pour demander son chemin. Hadi (Salim Talbi), l’employé qui l’accueille, lui offre le thé, engageant avec lui un dialogue bilingue qui le mystifie et l’agace à égales mesures. Oubliant complètement le but de sa visite, il se retrouve pieds nus sur un luxueux tapis persan avec lequel il tombe en amour. Travaillant dans la haute finance, il n’est guère habitué à se faire refuser quoi que ce soit, et il sera donc très surpris de ne pas être en mesure de l’acquérir.

Un peu plus tard, à Paris, il raconte cette aventure à son amie Colombe (Violette Chauveau) en buvant du whisky dans son chic appartement, en présence d’une jeune étudiante canadienne férue de philosophie française (Victoria Diamond). Celle-ci cite Foucault et l’introduit au concept d’hétérotopie, allant jusqu’à suggérer que le tapis qui lui a laissé une si bonne impression en est un parfait exemple. De Bagdad à Montréal en passant par la Belgique, les pérégrinations de Jasmin se poursuivront sur cette lancée surréaliste alors qu’il est sur une piste qui l’amènera à questionner son identité sexuelle, et à parcourir ses souvenirs de jeunesse réprimés.

L’espiègle mystère qui plane du début à la fin fait partie de l’immense charme ruisselant de cette coproduction, qui allie Les Deux Mondes au Rideau de Bruxelles.

Sébastien Harrisson, qui est depuis 2013 le directeur artistique de la compagnie montréalaise, signe ici un texte à clé aux sinuosités érudites, aux dialogues limpides et souvent cocasses, instaurant immédiatement chez le spectateur une bonne humeur qui ne diminuera guère à mesure que les surprises se succèdent.

On se retrouve même singulièrement éberlué lorsque le récit se termine, bien entendu sans nous fournir tous les éléments pour conclure notre réflexion, qui se poursuivra bien au-delà de la représentation.

Warda-TheatreProspero_photo Alessia Contu

Pour séparer les vignettes, une écrivaine (délectable Mieke Verdin) se trouve devant la scène, assise dans un fauteuil, et décline un monologue qui semble s’adresser au public, dans plusieurs langues, et qui parle en outre de la fascination qu’a exercée sur ses lecteurs un conte qu’elle a écrit il y a des années. Les deux histoires parallèles finiront par ingénieusement bifurquer pour entrer en collision, révélant une solide vision de l’auteur, et une aptitude certaine à mettre en place de redoutables mécanismes narratifs.

La mise en scène de Michael Delaunoy, un dramaturge belge actif depuis 1992, s’apparente à une force tranquille; et tandis que la scénographie et les décors somptueux enchantent le regard autant que les répliques de Harrisson enchantent les oreilles, l’enthousiasme des acteurs est appréciable: Hubert Lemire, notamment, joue d’une façon énergique et convaincante, tandis que Salim Talbi est comme un chat, se dissimulant dans le noir, rôdant autour de sa proie, profitant de ses neufs vies pour mystifier et amadouer.

Le résultat final s’apparente à un conte des mille et une nuits rêvé par un philosophe boute-en-train, ou une heureuse fable immatérielle issue d’une poussée de fièvre.

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