«Zoé» d'Olivier Choinière au Théâtre Denise-Pelletier | Bible urbaine

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«Zoé» d’Olivier Choinière au Théâtre Denise-Pelletier

«Zoé» d’Olivier Choinière au Théâtre Denise-Pelletier

«La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres»

Publié le 19 février 2020 par Edith Malo

Crédit photo : Gunther Gamper

La grève étudiante de 2012: les carrés verts affrontent les carrés rouges. Les tribunaux sont submergés par les demandes d'injonction. Les premiers en appellent à leur droit à l'éducation et demandent l'accès à leurs cours sans crainte d'intimidation. Les associations étudiantes, quant à elles, invoquent le droit à la liberté d'expression inscrit dans la Charte des droits et libertés de la personne. Mais que signifie «être libre»? Qui décide de ce qui est juste? Doit-on suivre aveuglément la majorité, et ce, même si c'est la démocratie qui a parlé?

Autant de questions fondamentales que l’auteur et metteur en scène Olivier Choinière aborde de front dans sa pièce Zoé, cette coproduction de la compagnie L’Activité et du Théâtre Denise-Pelletier, présentée jusqu’au 29 février.

Sur fond de grève générale illimitée, Zoé obtient d’un juge une injonction obligeant ses professeurs à lui enseigner sous peine d’emprisonnement. Chaque jour, elle se présente à son cours de philosophie Éthique et politique, accompagnée d’un garde du corps. Plutôt que de lui servir la théorie et le plan de cours, Luc (Marc Béland), son professeur, décide d’engager un dialogue avec elle entourant les motifs et les conséquences de ses actions.

Leurs deux positions sont clairement opposées, et chacun fera la démonstration de ses arguments, tous aussi louables et sensés, quel que soit leur parti.

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«La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres»

Ce célèbre proverbe définit d’emblée l’angle de la pièce Zoé. La primauté du droit collectif sur le droit individuel. Et quelle que soit votre position, sachez que vous serez stupéfait devant cette joute oratoire. Si l’enseignant use de stratégie pour amener l’étudiante à concevoir son droit comme une absurdité ou une motivation purement égoïste, celle-ci sait affirmer des motifs nuancés et soumis à une réflexion mûrement approfondie.

Marc Béland incarne ici un prof narquois qui est contraint d’offrir un cours malgré ses valeurs intrinsèques. «Bon, je vais prendre les présences. VOTRE présence». Le ton baveux laisse présager la montée d’une tension politiquement correcte et contrôlée. «Que font vos parents dans la vie?» «Avez-vous des amis, Zoé?». Sournois, il tente de piéger Zoé, dissimulant difficilement des idées préconçues. Ce modus operandi visant à déstabiliser Zoé est tout simplement savoureux.

Et Zoé Tremblay-Bianco, que je découvre ici, marque les interactions avec aplomb et charisme. «Je veux juste avoir mon cours.» Si les premiers échanges sont teintés par la personnalité d’un être en apparence individualiste, voire égocentrique et enfant-roi, elle sait se faire l’avocat du diable. «Si on ne suit pas le plan, à quoi ça sert d’en faire un?» Chaque question soulève des arguments tout simplement truculents où chacun se renvoie la balle avec agilité. Elle renvoie constamment à ce dilemme entre les libertés individuelles et collectives.

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Une mise en scène pour le moins captivante

Un long dialogue nécessite une mise en scène à la fois stimulante et efficace. La scénographie de Simon Guilbault assure définitivement. Le plateau incliné, aux dimensions colossales, sur lequel des mots en caractères géants sont projetés, délimitent le contexte de la pièce et laissent sous-entendre les positions opposées des personnages qui s’affronteront dans cette classe aux allures d’arène politique.

Les rangées de chaises illustrent les classes abandonnées au profit de manifestants qui grondent à l’extérieur. Les effets sonores d’Éric Forget laissent percevoir le chahut. On comprend rapidement pourquoi Zoé pose d’entrée de jeu la même question: «Est-ce que je ferme la porte?», puisque la tension augmente au fur et à mesure.

Les éclairages d’André Rioux, parfois crus et aveuglants, posent une lumière à la façon d’un inspecteur qui chercherait à détecter la vérité en vous braquant sa lampe dans les yeux. Autant on navigue entre une atmosphère presque apocalyptique et angoissante, autant les éclairages bercent les fantasmes de Zoé qui se braque devant l’incompréhension de son professeur.

Certains choix de mise en scène m’apparaissent néanmoins nébuleux. Je repense, par exemple, à ce moment où Zoé se transforme en Jedi portant à bout de bras son laser. Peut-être est-ce là l’évocation de la devise «Que la force soit avec toi», pour souligner son côté brave ou outsider qui va à l’encontre de la majorité. Un autre procédé difficilement déchiffrable, c’est celui où les personnages répètent les phrases qui ont conclu la scène précédente.

Les acteurs ajoutent, de fait, des nuances, tant dans leur interprétation, en adoptant un ton ou une expression différente, tant dans leurs déplacements dans l’espace. Ce choix de mise en scène explique peut-être les idées qui s’entrechoquent, qui les amènent à réévaluer l’enjeu de leurs droits (individuel vs collectif) sous un autre angle, dans une autre perspective.

Il va sans dire, cette pièce ouvre un réel processus d’écoute respectueuse et de raisonnement. Pour un public étudiant qui s’apprête à faire son entrée au cégep, tout en intégrant les cours de philosophie, cette pièce m’apparaît une excellente initiation. Au-delà du contexte de la grève étudiante, le débat des idées s’applique à maints sujets d’actualité.

En somme, Zoé surprend par le cheminement intellectuel de la réflexion, car à force d’étaler leurs positions sur la grève, sur les notions de justice, de démocratie et de liberté, les personnages se retrouveront face à eux-mêmes, peut-être même face à des remises en question…

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